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Notre propre unité est à bien des égards illusoire. En quoi ce
que ce constat de bon sens peut-il nous aider à comprendre la
culture forte et auto-renforçante du nucléaire (dans lequel on
s’attache à ses collègues comme à des Amis, on a un vocabulaire
partagé par une courte minorité,…) ?
Nos civilisations traversent très visiblement un contexte selon
lequel elles placent les individus dans une sorte de «
psychologisation à outrance ».
On considère que la réussite ne dépend que de la volonté de
l’individu de surmonter les obstacles.
Or, cela menace l’image que l’individu a de lui-même, dont on a
dit combien l’unité était illusoire (cela menace donc un édifice
déjà fragilisé…)
Chaque individu vise à être nourri, protégé par une Instance
transcendante qui le mène le plus directement possible vers une
identité stable, laquelle présente l’avantage de le protéger de la
folie.
Idéaliser le social, une issue possible ?
Idéaliser le Social, c’est croire être sauvé par un objet
collectif, merveilleux et lointain : l’entreprise, sa culture, les
collègues, le secteur d’activité,… : tout cela compose ce mythe
collectif auquel l’individu s’attache comme à la seule issue
possible pour se confondre avec le Tout, pour rejoindre une unité
originelle perdue.
L’identification au nucléaire s’inscrit dans cette
identification, d’autant plus qu’on parle ici de production
d’énergie, dont l’ingestion, par nature –ne serait-ce que cela-
gonfle les capacités de l’individu. Elle donne accès à chacun des
agents qui y travaille à la « toute puissance » proportionnelle à
la quantité d’énergie dégagée par le nucléaire, c'est-à-dire,
qu’on ne peut pas délimiter avec précision. L’exaltation provoquée
chez certains par les travaux sur la fusion en est un signe
visible.
Bien des révolutionnaires n’ont pas dissocié leurs élans
amoureux de leur volonté d’édification d’un monde nouveau : ici
aussi, on donne sans compter, espérant recevoir plus encore de
cette source qui a tous les attributs du tonneau des Danaïdes.
De plus, pour eux, maintenir le Secret autour de mesures
d’énergie réellement dégagées, c’est affermir toujours davantage
leur position de mage savant (voir pour s’en convaincre l’impact
effectif en France de la communication très tardive des rejets de
Tchernobyl).
Vers le retour à une Unité primale ?
La force de cette appropriation de son secteur d’activité par
l’individu lui permet alors d’espérer retrouver la cohérence. Or,
retrouver la cohérence grâce à des identités collectives fortes,
c’est se replier sur le groupe d’appartenance, refuser que nous
sommes le produit d’identifications multiples, que nous sommes, et
nos référents aussi, changeants.
Il est intéressant de comprendre la légende qui sous-tend la
pression que l’entreprise fait peser de toute sa masse sur la
société.
En matière nucléaire, il est difficile de faire oublier les
débuts prometteurs de l’utilisation de cette source dans le
domaine militaire -même si les gestes professionnels ont changé,
même si l’ouverture des exploitants et producteurs est bien
réelle- la légende est bien plus réelle encore : facile alors aux
opposants de tout poil de s’en emparer et difficile en interne de
résister à ce rappel régulier et fréquent de l’incommensurable
inertie que la légende a instaurée dans les entreprises
concernées, que constituent les politiques industrielles engagées.
Comment appréhender une entreprise comme IBM sans connaître ses
débuts, son ambiance puritaine et la personnalité de son
fondateur, Watson ? Comment comprendre les conflits qui éclatent à
EDF sans connaître l’histoire de la nationalisation des
entreprises privées et la manière dont a été vécue cette histoire
?
Voilà donc que la Légende de l’entreprise se construit,
dirais-je, inexorablement et parfois à l’encontre même de
l’évolution de l’entreprise.
(*) Catherine Bodeau-Péan Ostermann
Travaux sur le risque référencés aux Presses Universitaires de
France (revue "Philosophie et Politique")
Site Web:
http://membres.lycos.fr/bodeau/
Elle est également l’auteur d’un article particulièrement lu
sur Magazine de la Communication de Crise et Sensible :
« La gestion de crises, un ensemble de problématiques
ancestrales revues sous le spectre de nouvelles exigences. »
http://www.communication-sensible.com/articles/article0022.php
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