Plan de gestion de
crise
Organiser, gérer et communiquer en situation de crise
Par Didier Heiderich, éditions DUNOD, 256 pages
Préface de Thierry Libaert
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Introduction - Votre crise aura bien lieu
« On enseigne des certitudes, mais
jamais l’incertitude fondamentale. » Edgar Morin
Ce qui différencie
une organisation qui a vécu une crise d’une autre est que la première
prépare la prochaine crise. Cette sentence exprime les difficultés
éprouvées dans la construction d’un système de gestion de crise. Ainsi,
les gestionnaires en charge de la mise en place d’un dispositif de crise
sont fréquemment confrontés au refus de la possibilité de la crise,
voyant leur projet relégué à l’accessoire dans des organisations pour
qui l’horizon se dessine à courts termes. Face aux objectifs imminents,
ressentis comme infiniment urgents, la possibilité d’une crise semble
souvent lointaine, même si cette certitude de l’immunité fut mise à mal
par la crise financière démarrée en 2008 et les obligations liées au
risque pandémique de 2009.
Alors que les
organisations peinent à se projeter dans un avenir trouble, nous
pourrions égrainer une longue litanie de crises qui ont balayé
entreprises, associations, conseils d’administration, personnalités,
cadres dirigeants et nombre de certitudes. Ainsi certaines entreprises
s’imaginaient protégées par leur taille à l’image de l’empire Enron qui
a entraîné dans le choc de son effondrement le géant Arthur Andersen.
Worldcom et Lehman Brothers disparurent également alors que du haut de
leurs tours, ces monstres de verre et d’acier régnaient en maître sur
leurs secteurs d’activité.
D’autres, surpris
par la crise, n’imaginaient pas leur fragilité, comme la Société
Générale ébranlée par l’affaire Kerviel et sauvé in extremis par une
gestion exemplaire de la crise. Total, trop sûr de sa puissance
juridique, reste encore embourbée dans le pétrole de la marée noire de
l’Erika. Le Crédit Lyonnais a dû muter en LCL pour effacer des mémoires
un nom entaché pour longtemps. Danone qui était l’entreprise préférée
des Français s’est transformée dans les esprits en une multinationale
froide par la vindicte populaire alors que l’entreprise avait pour
projet de restructurer ses activités en 2001. La suspicion continue à
peser sur Nestlé qui encourageait l’utilisation de substituts du lait
maternel en Afrique dans les années 1970. L’étonnement règne encore chez
France Télécom ou Renault alors que des employés, entraînés dans des
mécaniques insupportables, se donnaient la mort. Et à cette heure, BP
risque de disparaître, noyé dans l’océan noir de ses prétentions.
La litanie pourrait
être longue jusqu’à l’absurde, surtout si l’on ajoutait à celle-ci les
crises anonymes qui ont emporté des entreprises ou associations moins
emblématiques et abandonné nombre d’individus esseulés dans la
dépression.
À cette liste nous
pourrions également ajouter des catastrophes comme Katrina en 2005 qui a
ravagé un territoire d’une surface équivalente à la moitié de la France,
Tchernobyl dont les effets dévastateurs parcourront les siècles,
l’horreur de Bhopal survenue la nuit du 3 décembre 1984 qui reste la
plus abominable catastrophe industrielle à ce jour avec probablement
plus de 6 000 morts, les attentats du 11 septembre 2001 gravés pour
longtemps dans l’histoire, l’explosion de l’usine AZF qui a plongé la
rayonnante Toulouse dans un cauchemar dont les stigmates sont encore
brûlants, la canicule de 2003 qui a fait 15 000 morts rien qu’en France,
la disparition de la lointaine île de Lohachara dans le golfe du Bengale
en 2006 qui annonce la victoire des océans sur l’homme, ou encore, les
incendies, inondations, déraillements de train, crashs d’avions,
naufrages de ferries, incendies de tunnels, aliments frelatés,
pollutions, disparitions d’habitats naturels, épidémies ou simplement
attaque médiatique et risque d’opinion.
Pourtant, la
capacité à gérer une crise permet d’en réduire les impacts. Alors, d’où
peut venir l’absence de volonté des organisations à se préparer à subir
une crise ? Nous pouvons la résumer en une phrase : l’attitude
managériale fondée sur la certitude d’un optimisme indépassable et en un
mot éponyme de cette œuvre illusoire, le winner : le gagnant, maître de
la performance. L’ontologie des réalités managériales se résume en cette
banalité. Car malgré la crise financière qui est venue ternir un
optimisme parfois béat, depuis les années 1980, les success stories
s’enchaînent comme autant de belles histoires, la gestion par objectifs
individualisés est un principe indéboulonnable, la croissance à deux
chiffres une quête permanente, les dirigeants starifiés emplissent les
esprits, la société du mérite est une référence commune : tout confine à
refuser la possibilité d’une crise, quelle que soit sa nature. Et les
organisations qui disparaissent dans les méandres d’une crise, le
dirigeant tombé en disgrâce, l’entreprise prudente, le cadre à la vision
élargie, l’employé broyé, sont régulièrement qualifiés, au mieux,
d’archaïques, au pire, de loosers, comme il me fut donné trop souvent
d’entendre. Cette difficulté d’accepter la possibilité d’une crise
coïncide avec le refus d’entrevoir les ruptures qui se créent dans les
organisations, la difficulté de maîtriser des cycles de production qui
englobent des usines low cost déportées à l’autre bout du monde,
l’aveuglante opacité des flux financiers, le dérèglement des individus
soumis au stress.
Difficile aussi de
lutter contre les enjeux immédiats, désignés par un lobbying croissant
qui définit les règles d’un jeu à courte vue, laissant, par exemple,
polluer les sols et la mer par une agriculture déraisonnable avec de
surcroît des élevages intensifs de porcs et de volailles dont nous
savons que la coexistence est une bombe biologique en puissance. La
Bretagne a le triste privilège de cumuler ces deux fléaux : il suffit
d’attendre pour que le pire se produise. L’Australie pour sa part n’a
plus à attendre, l’utilisation massive de l’eau du fleuve Murray pour
l’agriculture a déjà produit ses effets : le sel dévore les terres,
lorsque ce n’est pas l’acide sulfurique, faisant ressembler le désert à
une zone paradisiaque. Pourtant, les Australiens ne sont ni plus, ni
moins inconséquents que les Européens.
Difficile, enfin,
d’envisager un futur dans lequel le pétrole sera rare, les problèmes
environnementaux multiples, un futur torturé par la faim, le manque
d’eau potable et des dissensions insupportables entre la société et la
sphère financière, des écarts encore plus importants dans la
distribution de richesses dont les conséquences bouleverseront
l’ensemble des équilibres. Ces brèches ouvertes font le nid des crises à
venir.
Derrière cette
affirmation de la crise se cache une réalité, celle d’un monde
économique et social en mouvement permanent dont la parfaite maîtrise
est illusoire, celle de la complexité croissante des systèmes, du culte
de l’instant initié par internet, la réalité des incertitudes qui se
glissent dans les vacances managériales, la réalité de la perméabilité
croissante des organisations avec leur environnement, enfin, la réalité
d’un gouffre qui se creuse un peu plus chaque jour entre les
organisations et les individus, entre la nature et l’activité humaine.
Ces réalités conduisent inéluctablement toute organisation à connaître
un jour une crise.
Mais si le mot «
crise », posé sur toutes les lèvres depuis le début du XXIe siècle,
semble représenter une réalité dans le corps social, chacun procède de
sa définition, de sa vision de ce que peut être une crise. De là à gérer
une crise, un abîme sépare les organisations de leur capacité à se
projeter dans un inconnu protéiforme.
Car il est inutile de vous
le cacher : les crises ont une imagination débordante qui submerge les
entreprises et les organisations. Elles sont des fabriques du réel qui
inventent de l’inconnu à partir du connu. Se préparer à gérer une crise
exige de prendre en considération cette équation non linéaire,
d’appréhender ce réel insoluble : c’est l’un des partis pris de cet
ouvrage.
C’est aussi l’un des
intérêts de la gestion de crise. Car les crises subliment,
métamorphosent, transcendent les organisations, elles demandent un
dépassement du quotidien, de se défaire des certitudes, de se méfier du
formel, de reconsidérer la relation au temps, de s’imprégner de
sociologie et – disons-le – de psychologie et même de philosophie.
Sociologie car les
crises se nourrissent d’un terrain élargi au-delà des organisations,
d’une complexité qui déstabilise les structures hiérarchiques pour
imposer des règles inédites.
Psychologie, car les
acteurs de la crise se trouvent soudainement plongés dans l’inconnu, la
brutalité des faits, la nécessité de décider dans un univers incertain,
de soutenir, d’aider, de comprendre les motivations, les peurs, les
angoisses et les colères.
Philosophie, car la
texture de la crise nécessite de s’emparer pleinement des notions de
vérité, d’intégrité, de vraisemblance, d’éthique.
Gérer une crise
demande un dépassement de l’organisation, des modalités managériales,
des habitudes, des formes d’action. Il ne s’agit pas « d’être à 120 % »,
volonté verticale qui hante les lieux communs du management, mais
d’appréhender un nombre conséquent de paramètres transversaux, de
décider et d’agir. Vite.
Ainsi, les crises se
gèrent dans l’urgence par de petites et d’importantes décisions, par des
actes minimalistes ou conséquents, parfois avec audace, souvent avec
courage, nécessairement avec intelligence, jamais dans la médiocrité
d’une assurance aveugle.
En situation de
crise, il n’existe ni homme (ou femme) providentiel, ni organisation
type. Car à l’heure où la gestion de crise entre en force dans les
organisations, nombre de cabinets se sont emparés du sujet et d’un
vocabulaire – que nous utiliserons ici – qui enrichit le dictionnaire
managérial. Signaux faibles, PCA (Plan de Continuité d’Activité),
résilience, empathie, media training… viennent frapper à la porte des
organisations en attente d’aide dans leur management de crise. Souvent,
deux mots, pourtant capitaux dans la gestion de crise, manquent à cette
rhétorique savante : modestie et humilité.
Aussi, nous
tenterons dans cet ouvrage d’appréhender le réel, de gommer les
prétentions et croyances managériales, rassurantes, mais qui confinent à
l’incompétence et à l’inconséquence en situation de crise. Nous
travaillerons sur la méthode et l’organisation en situation de crise,
mais nous leur ajouterons les contrepoids nécessaires à l’application
formelle, par des témoignages et des encarts destinés à permettre au
lecteur de considérer un « au-delà » à la méthode et d’ouvrir des
perspectives.
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Car il est inutile de vous le cacher : les crises ont une imagination
débordante qui submerge les entreprises et les organisations. Elles sont
des fabriques du réel qui inventent de l’inconnu à partir du connu. Se
préparer à gérer une crise exige de prendre en considération cette
équation non linéaire, d’appréhender ce réel insoluble : c’est l’un des
partis pris de cet ouvrage."
Le livre est illustré par de nombreux
schémas, encadrés, tableaux, canevas et témoignages de spécialistes.


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