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Un dialogue fictif entre
Umberto Eco et Claude Bremond sur la communication de crise
Didier Heiderich
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Nous avons voulu dans cet article donner de la profondeur à
la communication de crise pour sortir des "éléments de langage" et
pour cela confronter fictivement deux géants de la pensée *.
Dans un cadre élégant, Umberto Eco et Claude Bremond, s'engagent
dans une conversation approfondie sur la communication de crise,
tissant ensemble des concepts de sémiotique et de narratologie.
Umberto Eco : (avec un air contemplatif) Claude, je me
demande si la crise, dans son essence, n'est pas un récit
sémiotique dense, un texte vivant parsemé de signes et de symboles
qui attendent d'être interprétés.
Claude Bremond : Umberto, vous touchez un point crucial. La
crise est, en effet, un récit, mais un récit dynamique et
évolutif. Elle commence par un déséquilibre, évolue à travers
diverses péripéties, et aspire à une résolution, tout comme une
histoire.
Umberto Eco : Dans cette optique, la communication de crise
est alors un exercice de narration. Chaque déclaration, chaque
communiqué de presse, façonne le récit global. La question devient
: comment contrôler ce récit, ou du moins, le guider ?
Claude Bremond : Le contrôle est un aspect délicat. En tant
que narratologue, je dirais que chaque acteur dans une crise joue
un rôle dans cette histoire. La manière dont ils interagissent
avec les événements et les uns avec les autres ajoute des couches
à l'histoire.
Umberto Eco : Un aspect fascinant est la polyphonie des
voix en crise. Dans "L'Œuvre Ouverte", j'explore la multiplicité
des interprétations d'une œuvre. De même, en crise, une pluralité
de voix et d'interprétations coexiste, chacune apportant sa propre
version du récit.
Claude Bremond : La polyphonie, oui. Cela soulève la
question de l'authenticité. Un récit de crise authentique doit
reconnaître et incorporer cette diversité d'interprétations.
Ignorer ou tenter de supprimer ces voix divergentes pourrait
entraîner une rupture narrative, aggravant ainsi la crise.
Umberto Eco : Absolument. Et cela nous amène à la question
de la signification. Dans une crise, les signes – mots, images,
actions – portent des poids lourds de significations. Ils peuvent
rassurer, alarmer, clarifier ou confondre. Le défi est de naviguer
dans cet océan sémiotique pour transmettre un message cohérent et
rassurant.
Claude Bremond : Et n'oublions pas le rôle du public. Dans
une narration traditionnelle, le public est souvent passif. Mais
dans la narration de crise, le public est actif, participant à la
construction du récit par ses réactions, interprétations et
partages d'informations.
Umberto Eco : En effet, Claude. Le public est un acteur clé
dans la communication de crise, un co-auteur de la réalité
narrative. La transparence devient donc essentielle. Les
tentatives de manipulation ou de dissimulation sont souvent vues
comme des ruptures de confiance, des altérations du récit qui
peuvent entraîner une perte de crédibilité.
Claude Bremond : La clé, alors, serait une communication de
crise qui reconnaît et respecte le public comme un participant
actif, qui tient compte de la multiplicité des voix, et qui vise à
construire un récit cohérent, tout en étant adaptable et réactif
aux développements imprévus.
Umberto Eco : Un défi sémiotique, narratif, et éthique,
Claude. Une crise est un test de notre capacité à communiquer
honnêtement dans un monde où les signes et les récits façonnent
notre réalité.
Alors que la conversation se poursuit, Eco et Bremond
s'engagent plus profondément dans l'exploration de la complexité
de la communication de crise, soulignant l'importance d'une
approche qui est à la fois stratégique et humaine, réfléchie et
réactive.
DH
*Qu'ils me pardonnent
Merci à Irene Proto Proto avec qui j'avais rédigé l'article "Ce
que nous apprend Umberto Eco sur la communication de crise"
http://www.communication-sensible.com/articles/article352.php
Didier Heiderich est ingénieur CESI, président de
l’Observatoire International des Crises, auteur de « Rumeur sur
Internet » (2004) et de « Plan de gestion de crise » (2010).
(c)
décembre 2023, tous
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