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«Le logiquement crédible» en application aux
stratégies de communication de crise
Par Mohamed Cherif Amokrane
Nous constatons souvent, face aux crises médiatiques,
différents types de réponses de la part de personnes ou
d’organisations mises en cause. L’une des manières de classer les
discours dans les médias, est de considérer le discours distancié
de la réalité en opposition au traitement factuel de
l’information. Nous allons donc tenter, dans ce qui suit, de
démontrer l’importance du positionnement arrêté sur cette base.
Pour commencer, posons la question suivante : qu’est-ce qui
pousserait une entité (personne morale ou physique), à fuir le
débat factuel à travers une certaine distance par rapport aux
faits ? La première réponse qui vient à l’esprit est bien
évidemment la culpabilité, car les faits réels sont beaucoup plus
éloquents que n’importe quelle autre piste, aussi élaborée
soit-elle. Mais faut-il que le public soit en mesure d’écouter un
discours rationnel, chose qui n’est pas toujours évidente : «
L’émotion suspend d’emblée le raisonnement (« je le vis, je
rougis, je pâlis à sa vue»). En cela, et parce qu’elle repose sur
une perception […], elle semble se détourner de la rationalité
constitutive de l’espace public comme espace de débat. Sauf que
nous savons très bien, depuis Voltaire et l’affaire du chevalier
de La Barre, que l’opinion peut se mobiliser pour défendre des
causes qui lui sont rendues sensibles par le spectacle d’une
souffrance indue, prendre le parti des victimes supposées
injustement maltraitées (Sacco et Vanzetti), ou dénoncer des
«bourreaux », responsables directs ou lointains de la souffrance
d’autrui (affaire Dreyfus, etc.). »[1] Cela confirme, encore une
fois, que les faits dont nous parlions plus haut dépendent de
perceptions et de manipulations. Donc soyons moins hâtifs sur les
jugements de culpabilité.
A présent, consultons quelques cas cités par Thierry Libaert
dans un contexte de «story telling, voire de sorry telling »[2] :
- L’armateur qui après le naufrage de l’Ievoli Sun, avance
l’argument que si c’était un navire de mauvaise fabrication, il ne
lui aurait pas donné son propre nom ;
- Le PDG du Club Med qui réfute son insensibilité à la noyade
d’un enfant, par le fait qu’il ait vécu un drame semblable dans
son entourage ;
- Le PDG du groupe Toyota qui, lui aussi, se défend contre des
accusations liées à la sécurité de ses voitures, par le fait
qu’elles portent son nom !
La facette que nous souhaitons éclairer, à travers ces
exemples, n’est pas liée au story/sorry telling, mais à ce que
nous proposons d’appeler le « logiquement crédible ». Car le point
commun entre tous ces messieurs, se manifeste dans le fait qu’ils
aient tous tenté d’éloigner le débat par rapport aux faits. En
jouant sur le vraisemblable au lieu de miser sur le vrai.
Chacun d’entre eux a exploité ce qui pourrait davantage être
considéré comme un argument à charge, pour bâtir dessus sa
reconfiguration de la situation :
- Le fait de donner son propre nom à un produit devrait inciter
à plus de rigueur sur sa fiabilité et sa qualité ;
- Le fait de vivre le drame de la noyade dans son entourage,
devrait rendre plus sensible à un accident du même type, surtout
si la victime est un enfant !
Mais il semblerait que plus l’argument à charge est
inimaginable, plus il devient possible de l’exploiter sur un champ
logique. L’une des raisons à cela est que nous, les êtres humains,
malgré les nombreuses leçons que notre vécu médiatique nous a
enseignées, nous continuons à oublier qu’il y a un début à tout,
dans le sens où nous sous-estimons souvent la capacité des gens à
surprendre par des actions totalement improbables.
L’approche du « logiquement crédible » peut s’avérer efficace
pour amener l’opinion publique, sous l’effet de sentiments
négatifs, à prendre de la distance. Cette distance, lui fera
évaluer les faits d’une manière objective ; ou doit-on dire
déconnectée par rapport aux émotions qui rendent toute défense
inaudible. Ainsi, elle donne lieu à un discours qui peut
s’inscrire sous certaines stratégies de communication de crise :
- une entreprise mise en cause peut axer sa communication sur
l’impact de la causalité sur ses décisions. Si elle réussit à
faire accepter la logique que telles circonstances mènent
forcément à telle action, elle peut par la suite jouer sur la
stratégie de l’amalgame « n’importe quel autre concurrent aurait
fait la même chose » ;
- les personnes incriminées pour euthanasie, évoquent souvent
des idéaux auxquels toute la société devrait adhérer (selon elles)
; elles réussissent par ce discours à réanimer des polémiques dans
différents domaines : religion, santé, justice, droits de
l’Homme…l’approche constitue un projet latéral : déplacement du
lieu de débat.
- Une personne ou une entreprise mises en cause, peuvent jouer
sur les pièces manquantes d’un puzzle pour convaincre, à travers
différents scénarios, que les informations manquantes ne
confirmeraient pas forcément les accusations. Des scénarios
logiquement acceptables, permettraient d’appliquer la stratégie du
« chainon manquant ».
- Dans l’exemple cité plus haut, concernant le PDG du Club Med,
il y a une tentative de rendre « logiquement crédible» l’émotion
liée à la noyade d’un enfant. La substance du message est « qu’on
est en train d’accuser un homme ayant vécu un drame du même type,
d’y être insensible ». Là aussi c’est un projet latéral : la
stratégie de la victimisation.
Reste à rappeler un incontournable écueil concernant l’emploi
du « logiquement crédible » : il est difficile en cas de crise, de
répondre de manière rationnelle à une situation hautement
émotionnelle. Deux facteurs joueront un rôle important :
1- La capacité à faire adhérer les journalistes à son discours,
car avec un poids médiatique considérable il est possible de
contrecarrer des émotions intenses.
2- Le timing de l’introduction du discours rationnel, si on
laisse l’émotion enfler, il viendra un moment où elle sera
incontrôlable.
Le « logiquement crédible » est une pratique flexible pouvant
s’appliquer à plus d’une stratégie de communication de crise. Le
principal enjeu la concernant réside dans le fait de reconnaître
les cas et les thèmes qui se prêtent au discours éloigné des
faits, car s’éloigner des faits peut être mal perçu, notamment en
l’existence de souffrances humaines.
Jean-François
Tétu, « L’émotion dans les médias : dispositifs, formes et figures
», Mots. Les langages du politique [En ligne] URL :
http://mots.revues.org/2843
, consulté le 13/05/2017
« Une nouvelle stratégie de communication de crise : « ça fait mal
à ma mère », OIC, [En ligne] URL :
http://www.communication-sensible.com/articles/article226.php
, consulté le 06/05/2017
Mohamed Cherif Amokrane
Auteur, enseignant et stratège en communication
Blog: www.cherif-amokrane.com
ISSN 2266-6575
© Novembre 2017 Tous droits réservés
Magazine de la communication de crise et sensible.
www.communication-sensible.com
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