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Comprendre la rumeur pour mieux la gérer – le cas
Macron
Par Florian Demmel et Didier Heiderich
Article
paru dans le n°2 du Magazine éphémère "L'Observatoire
en campagne", dédié à l'analyse de la présidentielle 2017 en
France
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www.observatoireencampagne.com
Que nous apprend Edgar Morin dans La rumeur d’Orléans ? Une
rumeur est par définition incontrôlable et incontrôlée à partir du
moment où elle est lancée, et il est quasiment impossible de
l’arrêter ce malgré tout démenti. Cependant des stratégies peuvent
la discréditer mieux que d’autres. Aussi, la (ou les) personnes ou
organisation(s) visée(s) par la rumeur fait(font) face à un choix
cornélien concernant la rumeur : l’occulter, qui la délégitime
partiellement et limite la portée de la rumeur au réseau dans
laquelle elle vit, ou en parler, qui permet de donner sa version
des faits et prouver qu’il ne s’agit pas là d’un tabou. La
décision finale dépendra très souvent de la persistance de la
rumeur autant que du degré de sa véracité.
Avant d’évoquer la rumeur concernant Emmanuel Macron, rappelons
que selon Robert H. Knapp il s’agit d’« une déclaration destinée à
être crue, se rapportant à l’actualité et répandue sans
vérification officielle ». La rumeur sur la relation intime
présumée entre Emmanuel Macron et Mathieu Gallet se veut
persistante depuis plusieurs mois. Plus une rumeur permet de
réaliser des liens entre elle et des faits, même sans rapport
direct, plus le processus rumoral sera prospère. Ainsi la rumeur
de cette liaison trouve son socle sur le caractère similaire du
profil des deux hommes, le milieu dans lequel ils évoluent :
Mathieu Gallet est le directeur de Radio France. Participe à cette
rumeur la différence d’âge entre Emmanuel Macron et sa compagne
qui a 24 ans de plus que lui, ce qui est suspect dans un univers
machiste.
On estime qu’un tiers des rumeurs sont fondées. Leur
déplacement est réticulaire. La source est souvent « un ami d’un
ami … » (dépeint dans la web sémantique par l’abréviation FOAF,
Friend Of A Friend). L’individu garde deux niveaux de séparation
entre lui et les faits. Il s’agit là d’un procédé inconscient,
d’une rhétorique qui permet à la fois de créer une dramaturgie, de
se dédouaner mais aussi de valoriser l’émetteur tout en empêchant
une vérification aisée par une confrontation à la source. D’après
la théorie de la dissonance cognitive du psychosociologue Léon
Festinger, il est quasiment impossible de changer sa façon de
penser malgré le fait que la réalité contredise ces pensées. Il
s’agit d’un phénomène psychologique qui fait qu’on a tendance à
réinventer la réalité pour corriger cette dissonance cognitive.
Ainsi, ses caractères officieux, intraçable, potentiellement viral
et tenace sont les aspects les plus problématiques et difficiles à
contrer de la rumeur.
Les rumeurs ont plus ou moins de chance de survivre et de
s’exporter en fonction de l’environnement dans lequel elles
prospèrent. Plus elles ont des aspects confidentiels et à portée
intime, plus elles auront de chance d’être diffusées car elles
valorisent le diffuseur. De même, la rumeur doit être facilement
compréhensible, sans ambiguïté. La rumeur Macron/Gallet confirme
toutes ces perspectives.
Un autre élément qui facilite la crédibilité d’une rumeur est
l’effet de rétrospection : un effet qui consiste à confirmer des
bribes d’éléments qui participent à l’élaboration d’une simple
supposition : il s’agit des fameux : « je le savais ! », « j’en
étais sûr ! ». Ici plusieurs éléments ont pu participer à cette
supposition, et notamment l’écart d’âge inhabituel dans le couple.
D’autre part, un autre critère amplificateur est à signifier dans
l’analyse cette rumeur : son irréfutabilité. Toute rumeur
affirmant que quelque chose n’existe pas ou n’est pas démontrable
est par nature peu vérifiable. La rumeur ne doit pas être
réfutable par un test empirique. Dans le cas d’Emmanuel Macron, il
n’est pas possible d’assurer que l’ancien collaborateur de
François Hollande n’ait jamais eu de rapports homosexuels.
Enfin, et d’après la géolocalisation des recherches sur le
moteur de recherche Google, on s’aperçoit que la rumeur a
essentiellement prospéré en région parisienne. On assiste là à une
consanguinité de l’information, à une redondance de voisinage : en
effet l’information circule peu. On peut expliquer ce fait par le
réseau de propagation, qui se veut proche, donc fermé, ce qui rend
encore plus ardu le dilemme de la réponse à apporter pour contrer
la rumeur, entre silence et déclaration. Couramment, il est
conseillé aux individus ou responsables d’une organisation de ne
surtout pas évoquer ce qui apparaît comme une simple rumeur
(accusation sans preuve) pour ne pas lui donner de crédit. Nier
est souvent perçu comme une confirmation. Alors qu’en anglais «
denial » signifie à la fois « démenti » et « déni », en latin ces
deux termes ne forment qu’en seul mot « negacio ». Si démentir est
nier, ajoutons que les travaux de Festinger sur la dissonance
cognitive nous enseigne qu’il y a une aversion naturelle à sortir
de ses préjugés. De plus, conformément aux conclusions de l’apport
théorique de Festinger, entrer en conflit avec les croyances est
contreproductif. Pour influencer les individus, il semblerait
nécessaire d’acquiescer la croyance de l’autre pour entrer dans
une phase d’acceptabilité d’un échange.
La rumeur avait pris une trop grande importance dans la
campagne de l’ancien pensionnaire de Bercy, qui a donc décidé de
prendre les devants. Pour déstabiliser une rumeur, et en
particulier une rumeur qui touche une personnalité politique,
l’utilisation de l’humour est une option prisée. On peut donc la
tourner en dérision, sans forcément nier directement les
spéculations et d’entrer en conflit direct avec les croyances.
Nous allons ici déterrer des démentis efficaces d’anciens
politiques. Prenons pour premier exemple la rumeur du cancer de
Mitterrand et la façon dont elle fut traitée par ce dernier en
1981. Avec une expression faciale qui dépeint de l’assurance et de
la légèreté, confirmée par le ton du tout nouveau Président, ce
dernier répond « il paraît qu’il y a beaucoup de chefs d’État
malades, et j’ai l’impression que beaucoup voudraient me rajouter
à la liste. Je reconnais qu’il m’arrive d’éternuer, et que l’autre
jour, après avoir fait des gestes inconsidérés [dus] à des
occupations (…) à caractère sportif, je me suis tordu une
vertèbre. Au delà, je ferai connaître mon état de santé par un
bulletin officiel tous les six mois ».
Ici, François Mitterrand use des artifices de l’humour combiné
à une promesse d’expertise régulière qui permettent de montrer un
caractère serein face à ces spéculations. Une stratégie
temporairement efficace de la part d’un homme qui se savait alors
déjà atteint d’un cancer de la prostate qui lui sera fatal peu
après la fin de son deuxième mandat. De même, de fortes rumeurs
voulaient qu’en 1958 Charles De Gaulle eût souhaité restaurer un
pouvoir autoritaire en France. Les spéculateurs faisaient
référence au système politique idéal pour le pays décrit par
Charles De Gaulle dans ses Mémoires de guerre et à certains
articles de la nouvelle Constitution laissant présager un pouvoir
présidentiel fort. Ce à quoi le Général répondra avec de grands
gestes et un ton autant outré « croyez-vous vraiment qu’à 67 ans
je commence une carrière de dictateur ? ».
L’humour peut être une arme puissante permettant d’enrayer une
rumeur. L’actuel favori à l’Elysée l’a bien compris, c’est
pourquoi il évoque de lui-même la rumeur en y ajoutant des
éléments d’actualité politique qui concernent ses principaux
opposants pour aussi les railler. « Celles et ceux qui voudraient
faire courir l’idée que je suis duplice, que j’ai des vies cachées
ou autre chose, d’abord, c’est désagréable pour Brigitte, mais je
vous rassure, comme elle partage tout de ma vie du soir au matin,
elle se demande simplement comment physiquement je pourrais.
Heureusement, je ne l’ai pas rémunérée pour cela… Elle pourra
apporter un témoignage du fait que je ne peux pas me dédoubler.
Pour mettre les pieds dans le plat, si dans les dîners en ville,
si dans les boucles de mails, on vous dit que j’ai une double vie
avec Mathieu Gallet ou qui que ce soit d’autre, c’est mon
hologramme qui soudain m’a échappé mais ça ne peut pas être moi !
».
Dans sa stratégie de désamorçage, le danger est de donner du
poids à la rumeur et de l’étendre à l’ensemble de l’électorat.
Afin de limiter ce risque, il était nécessaire de gommer tout
caractère officiel, d’éviter d’en faire un sujet de campagne. Le
candidat d’En Marche choisit un rassemblement banal de ses
sympathisants à Bobino, non médiatisé, pour déployer cette
stratégie. Le timing est idéal dans la mesure où tous les médias
étaient alors concentrés sur Fillon qui sature l’actualité. Aussi,
Emmanuel Macron se veut efficace. Pour se faire, il manie
habilement l’humour, la référence à des concurrents et le refus du
tabou, en évitant le piège d’un message classique qui consiste à
nier les faits. Son but était d’en faire un non-sujet restreint au
mieux possible dans le même cadre de propagation de la rumeur : le
microcosme parisien. Le message est parfaitement construit : la
sexualité est évoquée dans son ensemble et non l’homosexualité,
des liens sont faits avec l’actualité politique dans un effet
humoristique, il évoque « les dîners en ville » ce qui contingente
la rumeur en un ragot urbain, enfin sa compagne est utilisée en
gage, alors qu’il évoque ses propres limites ce qui évite toute
confusion avec un quelconque machisme.
Afin de mesurer les résultats de cette stratégie, nous avons
réalisé une veille numérique sur les effets postérieurs à cette
annonce. Il en est ressorti d’une part que les recherches Google
sur l’homosexualité présumée d’Emmanuel Macron ont connu un net
recul cinq jours après la sortie du candidat d’En Marche !,
d’autre part que les termes employés par les relativement rares
médias qui ont évoqué cette sortie restent dans la sémantique du
ragot : on obtient une large majorité de « supposée », « prétendue
», « rumeurs » et « ironise ». Enfin, l’autre élément à noter est
que deux semaines après ce démenti, la recherche Google « Macron
Gallet » avait disparu des suggestions automatiques de recherche
alors qu’elle occupait la première place pendant plusieurs
semaines avant ce démenti. L’opération semble réussie donc pour le
candidat.
Florian Demmel et Didier Heiderich
ISSN 2266-6575
© Mars 2017 Tous droits réservés
Magazine de la communication de crise et sensible.
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