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La rétro-prospective : concept novateur ou
spéculation ?
Par Thierry Fusalba
« Si l'histoire ne se répète pas, les comportements humains
se reproduisent » - Michel Godet, économiste
La gestion des crises modernes nécessite de
considérer leur processus dans le cadre d’une approche globale et
non strictement limitée à leur manifestation paroxystique. Dans
cette optique, la prévention permet d’en limiter en partie
l’occurrence. En effet, l’étude des archives, dans le cadre du
retour d’expérience, favorise l’émergence de scénarios et, par le
biais d’entrainements aussi réalistes que possible, l’organisation
accroît sa résilience. Or, celle-ci est presque toujours tournée
vers l’avenir, afin d’atteindre ses objectifs stratégiques malgré
les changements d’environnement ; lorsqu’étude du passé il y a,
celle-ci se concentre essentiellement sur les précédents qu’elle a
connu, parfois ceux de la concurrence. Si l’on estime qu’une
approche globale est nécessaire dans la prévention des crises
actuelles, alors une étude globale du passé est impérative, afin
d’en tirer des leçons utiles pour l’avenir. Ce domaine est
malheureusement encore peu développé. Il ne s’agit pas d’une pure
prospective, qui se limite à l’observation du moment et du domaine
concernés. Il ne s’agit pas non plus d’une rétrospective, qui se
contente de lister les événements terminés, sans en tirer
d’enseignements stratégiques. Il s’agit de la rétro-prospective,
nom barbare, qui fusionne les deux notions précédentes, ouvrant
l’étude du passé sur un plan spatial et temporel, afin de couvrir
tous les aspects que des crises futures peuvent prendre. C’est ce
concept nouveau qui est présenté dans les pages suivantes, à
partir de l’étude comparative de deux points dans l’Histoire des
Hommes, au centre duquel se place l’environnement actuel.
Instaurée aux Etats-Unis à la fin des années 40 par la RAND
Corporation , la prospective est une démarche intellectuelle
visant à préparer demain, à partir de données recueillies
aujourd’hui. Ces éléments quantifiables (faits, chiffres…) ou
évolutifs (tendances lourdes, phénomènes d’émergence) permettent
d’élaborer des scénarios possibles et probables, ou pas, afin
d’informer les dirigeants et/ou de choisir la stratégie le plus
favorable pour leur pays. Ce n’est pas de la divination, même si
une grande part d’intuition est nécessaire, voire de chance. Si on
utilise une métaphore, il s’agit, à partir d’une pelote d’indices
ou de faits recueillis, de tisser les mailles du vêtement qui
correspondra le mieux aux attentes et aux besoins de son futur
propriétaire.
Les méthodes utilisées en prospective sont complexes, multiples
et pour tout dire assez obscures. Pourquoi en serait-il autrement
? Un joueur de poker ne révèle jamais sa technique, de peur de la
voir copiée ou contrée par ses adversaires. L’image est
intéressante car il y a fort à parier que les théories du jeu,
nées de l’imagination du mathématicien américano-hongrois John Von
Neumann, ou celles des probabilités du soviétique Kolmogorov
interviennent dans l’élaboration d’hypothèses. Mais pour autant
que cet art puise ses ressources dans les sciences mathématiques,
les sciences sociales ne doivent pas être négligées. En
particulier l’Histoire qui non seulement fournit un formidable
réservoir d’exemples mais semble également être articulée autour
de cycles. Même si la cyclologie est une conception appartenant
aux sociétés archaïques, il n’en demeure pas moins que le
principal acteur de son environnement reste l’Homme lui-même et
que les comportements de celui-ci se répètent, même si la
perception qu’il a de sa fonction évolue. C’est le sens de la
citation de Michel Godet. Et c’est en se basant sur ce principe
qu’on peut essayer d’élaborer des hypothèses sur ce que sera 2025.
Toute la difficulté de la rétro-prospective consiste à déterminer
le point jusqu’où remonter pour commencer l’étude. Plusieurs
solutions peuvent être proposées. La première consiste à dire :
puisque le challenge est de dire comment sera le monde dans quinze
ans, pourquoi ne pas reculer d’autant et étudier l’année 1990 ?
Mais cette solutions reste très (trop) rigide même si son étude
doit être envisagée, même sommairement. La seconde, préconisée
ici, est de remonter jusqu’à l’année charnière qui, dans les
trente à cinquante plus tôt, à générer des changements majeurs
dont les conséquences sont encore perceptibles aujourd’hui, et le
seront encore dans les vingt ans à venir. Bien sûr, il y a une
part de subjectivité, voire de chance, dans ce choix. Mais la
chance a toujours été une donnée essentielle dans la théorie des
jeux citée plus haut et la subjectivité est la marque des
décideurs, e ceux qui prennent en main le présent pour influer sur
l’avenir.
L’année retenue ici est donc 1990 , année riche en marquants pour
l’Histoire de l’Humanité. Elle représente cette année charnière
dans l’Histoire qui façonne notre quotidien, notamment en ayant vu
successivement s’effondrer officiellement l’URSS et naître
l’Allemagne actuelle . L’Europe nouvelle est d’ailleurs en marche
depuis et gageons qu’en 2025, les problématiques liées à son
élargissement, notamment vers l’Est et le Sud, et à sa sécurité,
avec la remise en question de l’espace Schengen et de la zone
Euro, seront au cœur des débats. Pourquoi ? D’abord parce qu’il a
fort à parier que la déstabilisation actuelle de l’ensemble du
Machrek ne soit pas réglée. A ce sujet, 1990 marque l’invasion du
Koweït par les blindés de Saddam Hussein, invasion qui débouchera
sur la première guerre du Golfe, suivie d’une deuxième et surtout,
d’une longue période d’instabilité qui n’est toujours pas achevée.
Les soubresauts géopolitiques de la dernière décennie ont poussé
des milliers de réfugiés à fuir leur pays et continueront à la
faire en 2025 car il n’y a pas de raisons que les flux migratoires
se tarissent subitement ou que l’Europe cesse d’être perçue comme
un Eldorado par des milliers de persécutés. Ce phénomène sera même
aggravé par une diminution inquiétante des ressources en eaux,
notamment dans tout le Maghreb et en Afrique sub-saharienne . 1990
était d’ailleurs une année au cours de laquelle la problématique
de la pureté de l’eau avait été mise en évidence : Perrier avait
été contraint de rappeler 72 millions de bouteilles à la suite de
découverte de traces de Benzène dans douze bouteilles aux
Etats-Unis. Ce fut le début d’une série de crises « intimistes »,
touchant les individus dans leur propre quotidien : alimentation,
santé, pollution…
Mais l’étude de 1990 nous donne aussi des raisons d’espérer, au
moins sur le plan de l’égalité et des droits des individus. C’est
en effet l’année de la libération de Nelson Mandela, après 27
années de captivité . Celui qui deviendra président de l’Afrique
du Sud quatre ans plus tard, après avoir reçu le Prix Nobel de la
paix avec son ex-geôlier, aurait-il donné des idées au jeune
Barack Obama, alors étudiant à Harvard, qui devient la même année
le premier Afro-américain à diriger la "Harvard Law Review",
prestigieuse revue de droit de l'Université ?
Les femmes ne sont pas exemptes de 1990 car elles brillent sur
tous les fronts. Politique, d’abord, avec Mary Robinson qui est la
première femme à devenir présidente de l’Irlande ou bien avec la
démission de la « Dame de fer », Margaret Thatcher, seule femme
Premier ministre de l’histoire du Royaume Uni qui aura régné sans
partage pendant onze ans. Sportif, ensuite, avec la victoire de
Florence Arthaud sur la route du Rhum à bord de son trimaran
"Pierre Ier", première femme à remporter une course
transatlantique en solitaire ou Jennifer Capriati qui remporte son
premier tournoi de tennis à 14 ans ! Sociétale, enfin, puisque la
Chambre des députés belges approuve la loi sur la dépénalisation
de l'avortement même si le roi Baudouin pour une durée de 36
heures !
Alors, la femme est-elle l’avenir de l’Homme ? Est-il idiot
d’imaginer qu’en 2025, nous pourrions avoir une femme président de
la République depuis deux ans déjà ? D’imaginer même que son
Premier ministre serait issu de ce qu’on appelle pudiquement « les
minorités visibles » ? (ou bien l’inverse !) Pourquoi pas, même si
la France semble parfois être le pays des droits de l’Homme
exclusivement…
Homme ou femme aux commandes, il n’en demeure pas moins que
l’année 2025 sera certainement marquée par de profonds mouvements
sociaux. Pourquoi ? Parce que les probabilités sont faibles que le
nouveau président, élu deux ans plus tôt, ait réussi là où son
prédécesseur a échoué. Pourtant, comment lui en vouloir ? Les
challenges seront immenses ! La Chine, devenue première économie
mondiale, interviendra de plus en plus dans la gestion courante
des pays où elle placé ses intérêts économiques et financiers. Le
vieillissement de la population, au sein de pays européens ayant
des taux de nationalités divergents, engendra des surcoûts et
imposera la mise en œuvre d’une véritable politique à destination
des Séniors. La rationalisation des derniers secteurs productifs
français conduira à la disparition des industries et de
l’agriculture non modernisées. La gestion difficile des zones
urbaines, de plus en plus denses, face à la désertification de
secteurs ruraux, obligera le gouvernant à faire le grand écart,
entre choix écologiques et réalité démographiques. Le même dilemme
existera entre rationalisation des structures administratives,
pour des raisons de coûts, et réoccupation de l’espace disponible
pour désengorger les villes. En France, et en Europe, les
activités de service règneront en maître, à côté de quelques
secteurs d’expertise, jugés stratégiques, où l’Etat s’impliquera
encore. Cette réalité sonnera le glas du monde agricole et
industriel, tel que nous l’avons connu. Enfin, sur l’échiquier de
la géopolitique, les pièces qui sont en train de se mettre en
place aujourd’hui commenceront à bouger. A côté des pays
aujourd’hui encore influents, en perte de puissance économique et
donc politique, d’autres voudront prendre leur place dans le
concert des Nations, ce qui n’est pas nouveau, mais en auront
désormais les moyens, ce qui l’est. Le monde tel que nous
connaissons changera. Certains Etats, ou groupes d’Etats, se
fractionneront, sous le poids des revendications culturelles et
économiques régionales, et pas seulement en Europe. D’autres a
contrario se réuniront car c’est leur destin de vivre ensemble,
comme la Corée. Ces phénomènes contradictoires poussent déjà
certains auteurs à croire qu’il y a une forte probabilité de «
dé-globalisation » par la constitution de régionalisations
robustes et déconnectées . L’éclatement de la Chine, comme celui
de l’ex-URSS, reste cependant le seul moyen pour les Etats-Unis de
conserver leur leadership car il y a peu de chances que la Chine,
l’Inde et la Russie ne se neutralisent économiquement. Mais créer
une zone d’instabilité dans l’Est de ce pays immense, en
s’appuyant notamment sur les minorités présentes, pourrait faire
basculer les équilibres actuels jusqu’au Pakistan et à l’Inde,
puissances nucléaires.
Après une telle étude, existe-t-il des raisons pour espérer que
2025 soit encore favorable ? La réponse viendra peut-être de la
science. C’est en avril 1990 que le télescope "Hubble" est lancé
par la navette Discovery afin de permettre l’exploration de
l’univers. Certes, il connait quelques ratés mais une mission de
la navette Endeavour en 1993 parvient à les corriger et même à
améliorer le système. La science au service de la connaissance. En
1990, c’est également la première jonction sous la Manche, entre
Français et Britanniques, qui est opérée. Ce que n’ont pas réussi
à faire des siècles de batailles, un tunnel le permet :
l’Angleterre cesse d’être tout à fait une île. Bien peu de
médiums, devins et prospectivistes se seraient risqués de le
prédire….
La science au service de la confiance.
Bien sûr, tout ceci est un exercice difficile, voire risqué.
Difficile parce qu’en énonçant les hypothèses de ce que sera
l’année 2025, on offre la possibilité aux gouvernants de les
modifier. Risqué parce que, pour reprendre Dos Passos : « celui
qui vit dans le passé, perd son présent et risque son avenir.»
Thierry Fusalba est consultant international associé au sein
du cabinet
Heiderich, auteur de « Planification et gestion de crise »
(L’Harmattan, 2009), et « l’Art de la crise » (L’Harmattan, 2013).
Il enseigne la gestion de crise à l’IRIS et à la Faculté de Tours.
© Février 2015 Tous droits réservés
Magazine de la communication de crise et sensible.
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