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Lorsque la télévision signe la mort de la
communication de crise
Par Didier Heiderich
Nous sommes le 21 février 2013, le téléphone sonne. Une chaine
d’information continue me demande d’analyser la communication de
crise de Findus dans l’affaire de la viande de cheval. Ces coups
de fil sont classiques, à en devenir lassants. La jeune femme au
téléphone veut me tester préalablement, savoir si ce que vais dire
sera intéressant. Je lui réponds que l’analyse à chaud, ne permet
que de soulever les erreurs évidentes et que pour le reste seul le
résultat, l’horizon, comptent, que nous ne saurons qu’à la fin si
la communication de crise a été ou non efficace. Elle abandonne
déçue.
Je raccroche songeur. La communication de crise est de plus en
plus dévoilée, démontée, analysée à la télévision au point de la
rendre inopérante : pour tuer une communication de crise il suffit
de dire qu’il s’agit de communication de crise, en montrer les
coulisses. C’est pourquoi, en opération, les meilleurs
spécialistes des crises prennent les portes de derrière pour
éviter d’être vus, pour éviter ce phénomène destructeur de toute
communication de crise.
Mais tous n’ont pas cette intelligence.
La communication de crise auto-immune
Février 2003, Buffalo grill est dans la tourmente, accusée
d’avoir importé de la viande de bœuf britannique alors sous
embargo en raison de la vache folle. L’agence de communication
appelé en renfort met en scène son intervention, convoque la
presse, va jusqu’à recevoir les caméras de M6 pour montrer le
media training du personnel de l’entreprise. C’est du théâtre et
comme le précise le metteur en scène Daniel Mesguich « Le théâtre
dit : tout cela n’a pas lieu. » Pour le public, tout sonnera faux.
En 2011, une agence appelée en secours de Sofitel dans l’affaire
DSK, dans un élan d’autopromotion, a décrypté dans le menu son
intervention , évoquant « les stratégies de leurre » et une «
politique de neutralisation », terribles aveux qui donnent le
sentiment que la communication de crise consiste à manipuler les
publics.
Plus récemment, en février 2013, la communication de crise s’est
également mise en scène dans le scandale de la viande de cheval.
Dans cette affaire Comigel est une entreprise accusée d’avoir
fournie à son client Findus des produits cuisinés à base de
cheval, vendus pour du bœuf. Ici encore, nous avons pu observer
avec stupéfaction le consultant chargé de la communication de
crise de Comigel, analyser sur BFM la communication de crise de
Findus « (…) la situation a échappé à Findus. Le groupe n’était
pas préparé à une telle situation et a mal évalué les risques de
contagion du scandale britannique. » . Cette communication sur la
communication stérilise toute communication de crise, nourrit la
suspicion des publics, brouille les messages, pire, peut inquiéter
les clients de Comigel dont la communication est devenue
imprévisible, nous verrons plus loin que ce fut le cas.
Alors pourquoi certains dévoilent la coulisse de communication
de crise ? Certainement pas de façon aussi fine que Mark Fabiani,
qui révélait par de discrètes fuites que Lance Armstrong allait
avouer qu’il se dopait lors de son passage TV dans l’émission
Oprah Winfrey, en janvier 2013. Il s’agissait ici de préparer le
public, déjà informé de l’aveu, à écouter les explications.
Nous avons cherché ce qui pouvait présider cette volonté de mettre
en évidence leurs actions par certaines agences pour conclure
qu’elle se situe hors de toute pensée stratégique et qu’elle a
pour effet de détruire leur communication de crise, comme le
ferait une maladie auto-immune.
Le piège télévisuel de la transparence
Reprenons le cas Comigel. Dans une surprenante naïveté,
l’entreprise a ouvert grandes ses portes à une équipe de la chaine
D8, oubliant que ces reportages sont montés et que les pu-blics
fonctionnent par amalgames, ne retient que les images. Ainsi tout
est dévoilé au grand public : le peu ragoutant « minerai » de
viande, l’aveu de l’incapacité de distinguer une viande d’une
autre, aveu symbolisé par un gouteur qui ne distingue pas une
viande de l’autre, la façon dont Comigel prépare les plats à base
de produits de mauvaise qualité gustative pour rechercher les prix
les plus bas, Comigel qui évoque Findus et le tout amalgamé
d’images à couper l’appétit.
Pire, Comigel va jusqu’à montrer aux caméras de D8 la différence
entre une quiche maison et une quiche fabriquée par sa filiale
Atlantique Alimentaire avec du faux fromage, du faux jambon pour
un prix de revient dérisoire : en communication de crise, il faut
savoir ce qui est à protéger, ici le client est oublié. Car pour
les marques clientes de Comigel, dont l’effort porte sur la
promotion par le goût, le sain, le naturel, cette transparence
totale détruit à elle seule des millions d’euros de publicité.
Ajoutons que ce reportage de D8 permet de faire le lien direct
entre Comigel et Atlantic Alimentaire, ce qui élargit le périmètre
de la crise à la filiale. Gageons que l’équipe de D8 aura piégé
Comigel, une entreprise BtoB, peu habituée des médias dont elle ne
connaît pas les codes.
Car c’est méconnaître les médias et les publics pour imaginer que
la perception d’un reportage se focalise sur la seule prestation
d’un acteur, pour ignorer que l’ensemble est perçu dans le
contexte global du reportage, que les images négatives diffusées
contaminent tout le reportage, éclaboussent ceux qui veulent se
montrer vertueux. Ici c’est le traitement télévisuel des
reportages qui est un facteur de mortalité de la communication de
crise.
Autopsie télévisuelle de la communication de crise
Les experts de la communication de crise sont de plus en plus
nombreux à se précipiter à la télévision pour analyser, commenter,
trouver la bonne phrase sur des crises à chaud dont ils ne
connaissent ni les tenants, ni les aboutissants. Tous détiennent
les clés, les savoirs, leur point de vue, leurs critiques acerbes,
pour expliquer à quel point, une entreprise s’est trompée et
aurait mieux fait de les appeler. Ainsi, alors qu’une crise est en
train de se dérouler, sa communication est autopsiée. Pire, à
force d’évoquer la communication de crise, même le public se met
participer à cette autopsie, il suffit de voir les réactions sur
Twitter pour s’en rendre compte. Et cette autopsie à vif fini par
tuer la communication de crise, ceci quelque soit le résultat
procla-mé par les médecins légistes. Dans le quotidien suisse Le
Temps du 6 avril 2013, Natalie Ma-roun déclarait sur la
déconstruction de la communication de crise « c’est exactement ce
que je suis en train de faire. Malheureusement, c’est saborder
notre propre travail que d’en donner les clés. Dans ce métier qui,
autrefois, était celui de l’ombre, il y a aujourd’hui aussi un
fort besoin de reconnaissance. Mais cette exposition permanente
risque de nous conduire à l’extinction du métier.»
La mort de la communication de crise
Ainsi, la communication de crise telle que nous l’avons connue,
construite dans ses principes, va devoir muter rapidement, se
faire discrète , rejoindre les principes la communication
sensi-ble sur lesquels nous travaillons à l’Observatoire
International des Crises depuis maintenant plus de 10 ans et qui
révèle toute la difficulté de l’exercice dans une monde avec des
publics devenu allergiques à la simple évocation du mot «
communication ». Des publics devenus TV literate, qui
décryptent la forme et se détachent du fond, qui passent d’une
émotion à l’autre dans un monde télévisuel fait d’infodivertissement
qui s’amuse à comparer une quiche industrielle d’une quiche faite
maison, qui se moque de la communication de crise, tournée en
dérision.
© avril 2013 Tous droits réservés
Magazine de la communication de crise et sensible.
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