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Leçons des crises 2012
Par Thierry Libaert, PhD
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S’il
n’y a pas eu en 2012 de grande crise internationale comme
l’explosion de la plate-forme BP en 2010 ou celle de la centrale
nucléaire de Fukushima en 2011, 2012 a connu son cortège habituel
de crises dont chacune reste porteuse d’enseignements.
L’année des crises a démarré le 13 janvier à 21 h 45 avec le
naufrage du navire de croisière, le Costa Concordia, sur
les cotes italiennes. 32 victimes furent dénombrées. Si la
communication de crise fut bien gérée, avec une bonne réactivité
(quatre communiqués furent publiés le lendemain, dont le premier à
1 heure du matin, suivi à 5 h 10 d’un message à caractère
empathique), l’affaire fut surtout marquée par les errements liés
aux versions successives concernant notamment les causes de
l’accident, l’attitude du capitaine, les témoignages des passagers
contredisant la version officielle, et par l’explosion de la
communication digitale. Ainsi, dans les trois jours qui suivirent,
35.000 tweets furent postés et 10.900 messages mentionnèrent
l’affaire sur des blogs. Le fait que de nombreux passagers
enregistrèrent l’évacuation du navire sur leur téléphone portable
avant de la diffuser (4.600 mentions sur You Tube) eut tôt fait de
fragiliser le discours officiel.
Orange a connu un bug conséquent le 7 juillet. En début
d’après-midi, les abonnés ne pouvaient plus accéder à Internet, ni
téléphoner ou envoyer des messages. Il fallut attendre une
demi-journée (l’accident s’est déclaré à 15 heures) pour que le
système se rétablisse et que l’entreprise se mette à communiquer.
C’est un nouveau signe de la difficulté des entreprises, et
notamment de celles où prédomine une forte culture technique, à
prendre la parole en dehors de toute certitude sur les causes ou
les conséquences des crises qu’elles subissent. Cela indique que
le benchmark des crises n’est pas toujours très efficace puisque
Blackberry avait connu le même type de phénomène en octobre 2011.
Cela illustre enfin les limites des exercices de crise puisqu’on
ne saurait imaginer qu’ Orange n’ait pas consacré au moins une
simulation de crise à l’hypothèse d’une panne sur son réseau.
Cofidis a connu une crise désormais classique, le 10
juillet, liée à son rôle de sponsor du Tour de France. Après la
découverte du dopage de Rémy di Grégorio, un coureur de son
équipe, la direction de l’entreprise n’a pas tardé et le sportif
fut immédiatement suspendu sous l’argument que les soupçons ne
pouvaient que la conduire à « appliquer de manière stricte et
immédiate les sanctions en vigueur dans notre équipe concernant la
violation des règles d’éthique. ». Comme un an auparavant dans
l‘affaire Galliano, où Dior avait immédiatement suspendu son
couturier vedette, Cofidis a compris qu’elle devait être réactive,
et ce malgré la présomption d’innocence.
La fermeture du site de Peugeot à Aulnay ne pouvait être
que crisogène, étant donné le nombre de salariés touchés (8.000)
et surtout la symbolique de ce site qui fut à Peugeot ce que
Billancourt fut à Renault. Peugeot qui était la huitième
entreprise préférée des français en juin tomba à l’avant-dernière
place, juste devant Total, au baromètre IPSOS/La Matrice d’octobre
2012. Si d’autres entreprises, à l’exemple de Sanofi, furent très
heureuses de profiter de la focalisation des médias sur la
restructuration de Peugeot, il n’en fut pas de même d’Arcelor qui
en annonçant la fermeture de Florange, le 1er octobre, déclencha
une tempête politique. Le paramètre de l’implication du politique
dans une restructuration apparaît le déterminant principal de
toute gestion de crise sociale. On voit aussi que le capital
réputationnel n’est plus un réducteur d’intensité de la crise
puisque Peugeot et Arcelor furent pareillement stigmatisés.
Si d’autres entreprises connurent de graves crises, à l’exemple
de Ford en Belgique (fermeture annoncée le 24 octobre de
son usine de Genk, 4.800 personnes), de Nutella qui concentra les
regards sur la taxation d’aliments contenant de l’huile de palme,
de Zara puis de Levi’s qui connurent la puissance des attaques
digitales organisées par Greenpeace, l’année fut marquée par des
crises que l’on hésite encore à qualifier de naturelles à
l’exemple de l’ouragan Sandy, qui causa plus de 200 morts aux
Etats-Unis, fin octobre. En France, coïncidence troublante, ce
n’est que peu après que la mission d’information du Sénat
concernant les inondations de novembre 2011 dans le Var et le
Sud-Est de la France ait rendu son rapport le 24 septembre, que de
nouvelles inondations se produisirent le 10 octobre suivant. Il
est particulièrement décevant de constater le décalage entre le
formidable travail de la plupart des commissions d’enquête et le
devenir de leurs préconisations.
Les crises auront également touché le domaine sportif.
L’excellente réputation de l’équipe de hand-ball a
vraisemblablement contribué à trouver des circonstances
atténuantes à un acte de vandalisme en direct sur le plateau de
l’équipe TV le 12 août, mais celle-ci ne pouvait excuser la
corruption et l’enrichissement présumé de certains de ses joueurs
vedettes.
En politique, l’année se termine avec ce qui peut
apparaître comme le premier scandale du mandat du gouvernement
Ayrault, l’affaire Cahuzac, qui comme son prédécesseur du budget,
Eric Woerth, bénéficiait pourtant d’une excellente réputation de
rigueur.
L’extrême difficulté dans ce type d’affaire est que toute
tactique court-termiste ne peut fonctionner face aux multiples
rebondissements probables. On se souvient qu’en 2011, Mediapart,
qui avait révélé l’affaire des quotas dans le football français,
avait choisi de distiller patiemment ses informations de manière à
fragiliser toute réaction adverse. Cette affaire, comme la crise
qu’a connue l’UMP, illustre une nouvelle fois que si les
politiques sont excellents à rebondir sur les crises externes et à
les utiliser à leur profit, ils sont souvent très faibles pour en
appliquer les principes lorsqu’ils sont concernés.
Thierry Libaert
- Professeur en communication à l’Université de Louvain
- Maître de conférences à Sciences-Po Paris
- Membre du Comité Economique et Social Européen.
- Directeur Scientifique de l’Observatoire International des
Crises
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