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L’affaire Cahuzac : les principes généraux de
communication sensible.
Par Geoffroy Mareschal
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Mardi 4 décembre 2012. Le site
d’informations en ligne Mediapart affirme que Jérôme Cahuzac,
ministre délégué au Budget du gouvernement Ayrault, aurait détenu
un compte bancaire non déclaré en Suisse. Quelques jours plus
tard, le quotidien genevois Le Temps, proche des milieux
financiers, reprend et étaye ces accusations .
Attaqué au fondement même de son ethos, c’est-à-dire de l’image
qu’il renvoie de lui-même à travers son discours, ses actes et sa
personnalité, il doit défendre aujourd’hui non seulement sa
réputation mais aussi la légitimité de sa parole politique, lui
qui a fait de la lutte contre la fraude fiscale un des axes
prioritaires de son action ministérielle. Son rôle, depuis qu’il a
exercé la présidence de la Commission des finances de l’Assemblée
nationale de 2010 à 2012, est en effet celui de l’ « empêcheur de
dépenser en rond ». Il s’en est acquitté consciencieusement,
opposant une fin de non-recevoir à la plupart des ministres qui
lui réclamaient un allongement de leur budget durant l’été.
Cette affaire est l’occasion de questionner l’applicabilité des
principes généraux de communication sensible, issus de la pratique
des grandes entreprises, aux responsables politiques impliqués à
titre personnel dans une polémique. Parmi ces règles simples : la
réactivité, l’occupation du terrain médiatique pendant toute la
durée de la crise, l’affirmation du message dans le respect du
principe de cohérence, la stratégie d’alliance et la transparence.
Réactivité. Ne nous y trompons pas, le ministre du Budget a
joué en quelques heures sa place au gouvernement et cela n’est
sans doute pas terminé. Le mardi 4 décembre, donc, Mediapart
publie en ligne un article l’accusant d’avoir possédé « pendant de
longues années et jusqu’en 2010 » un compte à l’Union des Banques
suisses de Genève. Quelques heures plus tard, le ministre réagit
par la publication d’une déclaration sur son blog personnel. Il
dément catégoriquement les affirmations de Mediapart, qu’il juge
diffamatoires : « Je réitère le démenti formel que j’ai apporté
directement auprès de Mediapart : je n’ai jamais disposé d’un
compte en Suisse ou ailleurs à l’étranger. Jamais. » La
contre-attaque est immédiate, phrase suivante : « Une plainte au
pénal contre l’auteur de l’article et son directeur de la
publication sera déposée dans les plus brefs délais pour
diffamation. J’en ai donné le mandat à mes avocats ». Le ministre
du Budget déplace donc le débat sur le terrain judiciaire.
L’objectif est clair : renverser la charge de la preuve. Il
motivera sa décision dès le lendemain matin, sur les ondes de RTL
: « (…) aujourd’hui je dois prouver mon innocence. En justice, mes
accusateurs devront prouver que leurs allégations sont fondées,
ils auront du mal ». Au même moment, son avocat, Me Gilles August,
se charge de l’interview matinale sur la radio nationale
concurrente : Europe 1. La presse quotidienne régionale, à travers
le journal Sud Ouest, recueille également une courte interview du
ministre, ancien maire de Villeneuve-sur-Lot. Trois réponses
simples qui lui permettent d’atteindre ses cibles prioritaires :
les électeurs du Lot-et-Garonne. Mais la journée n’est pas finie
et la séance de « Questions au gouvernement » lui offre
l’occasion, dans l’après-midi, d’exprimer son message à
l’Assemblée nationale.
Deux raisons majeures président à la nécessité de réagir
promptement. D’une part, il s’agit de prendre l’initiative afin de
contraindre l’adversaire à se positionner par rapport à soi.
L’analogie avec le jeu d’échec est à cet égard très éclairante :
l’initiative « c’est le maître mot aux échecs, celui qui donne un
léger avantage aux blancs lors de l’ouverture de la partie. Le jeu
d’échec est un jeu où tout se joue sur la notion d’équilibre que
chaque joueur essaye de briser pour s’emparer de l’initiative. Le
joueur qui se met immédiatement en position défensive ou qui joue
d’emblée pour un match nul se met aussitôt en position délicate ».
D’autre part, la réactivité permet d’éviter le soupçon en
dissimulation qui pèsera inévitablement sur le responsable
politique qui opterait pour le silence.
Occupation du terrain médiatique pendant toute la durée de la
crise. C’est le prolongement du principe de réactivité : garder
l’initiative sur la durée. Il s’agit de quadriller les moyens de
diffusion à sa disposition, comme on l’a vu précédemment :
Internet, à travers l’utilisation régulière de son blog personnel
et du réseau social Twitter, deux grandes radios nationales,
quelques communiqués de presse ainsi que l’organe principal de
presse quotidienne régionale distribué dans son département.
L’enjeu est d’imprimer sur le timing de la diffusion des
informations un contrôle, même minimal, afin de se ménager
quelques plages de temps utiles à une réflexion rapide et en
comité restreint, un peu à l’image des cellule de crise mises en
place par le entreprises, toutes choses étant égales par ailleurs.
C’est la raison pour laquelle le ministre annonce au micro de
Jean-Michel Apathie qu’il publiera très prochainement le plan de
financement de son appartement parisien. L’objectif est atteint :
il prend la main sur le déroulement de la séquence. La maîtrise du
temps accéléré de la crise s’opère également par le renvoi
systématique aux débats qui se dérouleront devant l’instance
judiciaire saisie de la plainte en diffamation déposée par Jérôme
Cahuzac à l’encontre de Mediapart. En portant l’affaire devant la
justice, le Ministre du budget poursuit donc un double objectif :
il cherche à temporiser, c’est fondamental en situation de crise,
et force son « adversaire » à abattre ses cartes, c’est-à-dire à
dévoiler les « nombreux témoignages et éléments documentaires
probants » qu’il affirme détenir. C’est ce qui s’est passé, le
site en ligne a publié, avant même que Jérôme Cahuzac ne poste son
plan de financement, un enregistrement prétendu du ministre dans
lequel il mentionnerait son compte en Suisse.
Affirmation du message. Le message est clairement établi et
tous les actes communicationnels s’y réfèrent, dans le respect
strict du principe de cohérence. On comprend aisément que la
diffusion de messages divergents, même très légèrement, puisse
aggraver la crise. A défaut de constituer une logique d’ensemble,
ils s’excluront mutuellement, comme l’illustre l’exemple fameux du
chaudron troué (Freud, 1905) .
1. Je n’ai jamais emprunté de chaudron. 2. Le chaudron avait
déjà un trou quand on me l’a donné. 3. J’ai rendu le chaudron en
parfait état.
Ici, le message est simple et, dès qu’il fut validé, a été
diffusé par tous les moyens de communication jugés opportuns. Tout
d’abord, récusation de ce qu’il qualifie diversement d’ «
allégations totalement inexactes », d’ « accusations délirantes »,
de « propos diffamatoires », d’ « élucubrations », lorsque son
avocat parle d’une « pure et simple calomnie ». Ensuite, annonce
d’une plainte en diffamation à l’encontre des journalistes de
Mediapart. Enfin, rappel de la gravité des accusations qui visent,
selon lui, son « honneur », sa « réputation », son « intégrité ».
Comme l’a noté Anne-Claire Ruel pour le Huffington Post, les
tweets du ministre ont pour hashtag les mots « intégrité », «
vérité », « sérieux » .
La stratégie dite des alliés. L’intérêt pour les responsables
politiques impliqués dans une crise de bénéficier du soutien de
certains « alliés », c’est-à-dire, au sens strict, d’acteurs
externes et indépendants est double. D’une part, le recours à ces
soutiens consolide quantitativement la position de l’homme
politique en augmentant le nombre d’émetteurs de messages
favorables, ce qui contribue à réduire la pression médiatique qui
s’exerce exclusivement sur sa personne. D’autre part, le recours à
de tels relais communicationnels a une incidence qualitative
indéniable sur le discours du responsable politique.
Dans l’affaire qui nous occupe, de nombreuses voix se sont
faites entendre pour défendre Jérôme Cahuzac. Celles-ci, inspirées
sans doute pour certaines par des motifs politiciens,
s’apparentent plus à des soutiens qu’à des alliés au sens où la
théorie pure l’entend. Toutefois, dans de telles circonstances,
ils ne sont absolument pas négligeables. Au ministre du Budget qui
s’est notamment exprimé devant la Représentation nationale, le
Premier ministre, prenant argument de la solennité des lieux,
témoigne publiquement sa confiance : « Ce n’est pas n’importe où
qu’il s’est exprimé », indique-t-il. D’autres se sont joints à ce
soutien, parmi lesquels, notamment : le ministre de l’Intérieur,
Manuel Valls qui jouit actuellement d’une forte popularité dans
les sondages, pour le gouvernement ; Claude Bartolone, président
de l’Assemblée nationale, et Jean Glavany ; Harlem Désir, pour le
parti socialiste ; Jean-François Copé, Guillaume Peltier et
Benoist Apparu pour l’opposition. Tous lui ont témoigné
publiquement soit leur confiance, soit leur amitié.
La transparence. Il s’agit d’adopter une attitude ouverte et de
donner à l’opinion publique les moyens de vérifier ce que l’on
affirme. Dans un premier temps, Jérôme Cahuzac mobilise ce
principe afin de répondre à l’accusation de Mediapart concernant
les modalités d’achat de son appartement parisien. C’est ce qu’il
déclare sur RTL: « Ces modalités ne sont pas douteuses et ce qu’a
écrit Mediapart à cet égard est factuellement inexact. Je le
démontrerai en publiant le plan de financement de cet appartement
qui a été l’objet de prêts et d’un apport propre de ma famille, de
moi-même. En gros, pour acheter cet appartement, j’ai dû débourser
immédiatement et de ma poche un peu moins de 15 pourcent. Quand on
achète un appartement, c’est assez banal ». L’annonce est faite
dès le mercredi matin et, chose promise chose dûe, jeudi à 9h57,
le ministre délégué au Budget publie sur son blog le plan de
financement de son appartement . Il oppose ainsi aux affirmations
des journalistes de Mediapart un document matériel, ne manquant
pas de mentionner au passage l’intervention son notaire, ce qui
produit un effet d’évocation certain, dans le cadre de débats où
la question de la preuve est déterminante.
Dans un second temps, il publie sur son blog deux nouveaux
documents témoignant des démarches entreprises pour demander la
levée du secret bancaire à l’UBS . D’une part, un courrier
électronique envoyé par son avocat et visant à obtenir des
précisions sur la politique de la banque « en matière de
confirmation de l’existence ou non d’une relation bancaire entre
une personne et la banque ». La demande de renseignements porte
principalement sur la possibilité pour la banque d’établir une «
confirmation négative », c’est-à-dire la déclaration par la banque
qu’une personne n’a pas de compte auprès de celle-ci.
D’autre part, la lettre de l’UBS en réponse à cette requête,
publiée in extenso en version PDF. On y apprend que la banque
refuse par principe d’établir ces confirmations dites négatives.
Suite à cette réponse, le ministre délégué au Budget indique
qu’il compte ne « pas en rester là » et qu’il a mandaté son avocat
ainsi que le correspondant de celui-ci au barreau de Genève afin
de poursuivre leurs démarches en ce sens. Rarement, le principe de
transparence n’a été appliqué de manière aussi rigoureuse et
centrale. Jérôme Cahuzac en fait progressivement la clé de voûte
de sa ligne de défense. Notons qu’en préambule à la publication de
ces deux documents, il n’oublie pas de contester à nouveau les
accusations de Mediapart « de la manière la plus ferme et
constante qui soit » et d’affirmer, surtout, que la charge de la
preuve ne lui incombe pas : ce qui renforce encore l’effet
recherché de cette attitude d’ouverture et de transparence.
La formulation de ces quelques règles très simples sous forme
de principes généraux peut paraître dérisoire tant elles découlent
du bon sens. Toutefois, l’observateur averti constatera leur
application dans un grand nombre de crises impliquant
personnellement les responsables politiques. Les crises qui font
l’objet de notre réflexion sont, selon la typologie de Mitroff,
Pearson et Harrington, les crises de crises de réputation,
c’est-à-dire celles provoquées par une rumeur diffamatoire ou un
scandale médiatique ainsi que les crises légales qui résultent
quant à elles d’une fraude, d’une mise en examen ou d’un procès .
Si l’affaire Cahuzac constitue sans aucun doute le premier
scandale de ce type au cours du mandat présidentiel de François
Hollande, le quinquennat de Nicolas Sarkozy qui vient de
s’achever, regorge d’exemples. Nous pensons notamment aux
polémiques auxquelles ont fait face Jean Sarkozy, Frédéric
Mitterrand ou encore Bernard Kouchner, et qui fut l’occasion pour
eux de mettre en œuvre de nombreux principes fondamentaux,
utilisés depuis longtemps déjà par les grandes entreprises et
organisations en crise.
Il s’agit d’un exercice de formalisation a posteriori de
certaines techniques qui ne sont pas toujours appliquées de
manière consciente par les praticiens. Alors même que l’efficacité
des stratégies de communication, qui doivent être maîtrisées
parfaitement par tout communicant, est extrêmement variable et
semble conditionnée par de nombreux facteurs, dont le contexte
culturel , ces quelques préceptes offrent des lignes directrices
dans lesquelles les responsables politiques peuvent toujours
inscrire leur action en situation d’urgence. De plus, l’usage de
ces principes reconfigurés pour répondre aux spécificités de la
communication politique n’est pas exclusif d’une démonstration
d’inventivité, qui conditionne aussi la performance de la
communication. Ils permettent à ceux qui les appliquent de
conserver la flexibilité, la créativité et la faculté d’adaptation
indispensables à toute communication de crise et plus largement à
la gestion de crise. Osons l’analogie avec le phénomène
d’aquaplanage, dont tout conducteur est susceptible de faire un
jour l’expérience lorsque les pneus de son véhicule, glissant sur
une route détrempée, perdent leur adhérence. L’effet de surprise y
est comparable à l’effet de sidération qui prévaut lors des
crises, le temps s’accélère et les incertitudes sont grandes quant
à la trajectoire du véhicule qu’on ne contrôle plus. Le conducteur
n’a simplement plus le temps de réfléchir et peut-être a-t-il une
idée de la réaction à adopter en pareille circonstance : ne pas
freiner brusquement, ne pas donner de coups de volant trop vifs,
ne pas embrayer. Trois principes d’une simplicité désarmante mais
qui ont permis d’éviter de nombreuses sorties de route
prématurées.
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