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Affaire DSK paradigme de l’effet de
sidération
Par Didier Heiderich, mise à jour du 23
mai
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Affaire DSK paradigme de l’effet de sidération
A l’heure où ces lignes sont écrites aucune conclusion
judiciaire ne peut être tirée sur l’affaire Dominique
Strauss-Kahn. Il est cependant intéressant de se pencher sur
cette crise.
L’effet de sidération et biais cognitifs
Tout le monde a évoqué « l’effet » de sidération provoqué par
l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn qualifiée d’inimaginable,
d’impensable. Le propre des crises, c’est précisément d’ouvrir des
fenêtres sur un réel « inimaginable », un réel insoluble dans
notre perception de la réalité. Les premières heures – et parfois
les premiers jours d’une crise – sont faits d’un agencement
d’émotions dites « primaires » (tristesse, dégoût, peur, colère,
surprise, mépris,…). Le problème des émotions primaires, c’est que
leur puissance vient tromper le raisonnement et que par atavisme,
elles sont contagieuses. L’effet de sidération ajoute à l’émotion
l’impossibilité d’imaginer qu’un tel événement n’a pas pu avoir
lieu, voire de produire un refus de l’événement.
Dans le même temps, le flux d’informations inhabituelles et ses
vacances, conjugués à l’émotion produit des interrogations qui
conduisent à des hypothèses – voire même de variations sensibles
des hypothèses – qui se construisent sur la base d’informations
tronquées, surestimées, sous-estimées, vraies ou fausses. Et il
existe quatre biais cognitifs majeurs qui interdisent de penser «
juste » dans la sidération :
- L’information corroborée : une information distante
vient corroborer une hypothèse jusqu’à en faire une vérité : « DSK
a un rapport dominant avec les femmes, donc il a pu commettre ce
geste » ou encore « une autre accusation - non prouvée - pèse sur
lui, donc il est coupable » ou « un personnage de cette ampleur
est à ce point en décalage avec les faits donc cette accusation
est mensongère ou le fruit d’un complot ».
- Le micro stimulus exacerbé : en l’absence
d’informations, chaque signe est exacerbé et favorise une thèse
plutôt qu’une autre sans que ces informations aient une réelle
valeur : « il a des menottes, donc il est coupable », « il a mangé
au restaurant après être sorti de l’hôtel, donc il est innocent ».
- La sur interprétation : on trouve ici ou là des
analyses erronées en raison de la représentation émotionnelle de
l’événement. Par exemple, à l’heure qu’il est, pour certains,
c’est l’image de la France qui est ternie sans qu’aucun critère
objectif vienne appuyer cette thèse, ni même de conclusions sur
les impacts potentiels de cette « mauvaise image de la France. »
- Le refus de la crise et les réflexes de survie : cette
crise, brutale pendant toute la première semaine, a provoqué des
réflexes de survie caractérisés par des paroles pour le moins
déplacées, à l’exemple du scandaleux « troussage de domestique »
évoqué par Jean-François Kahn et du non moins terrible « il n’y a
pas mort d’homme » de Jack Lang. Ces réflexes sont destinés à
protéger nos croyances et nos consciences bousculées par
l’événement.
Rumeurs
Ainsi, il est intéressant de voir à quel point l’absence
d’informations autres que quelques points factuels (heures,
arrestation, déferrement,…) est compensée par l’image. Faute de
comprendre la situation, les images se substituent à l’information
pour couvrir la toile de l’imaginaire. Or, l’imaginaire permet à
la rumeur de s’installer. Ainsi, très rapidement Marine Le Pen a
occupé l’espace médiatique dans l’objectif clairement avoué de
faire la promotion de la rumeur et de détruire la réputation de
DSK. Il est assez curieux d’ailleurs que dans la vacuité, ces «
révélations » se soient propagées dans la presse qui accepte en
toute conscience de relayer ces propos : ici aussi, la vitesse de
l’information joue un rôle, elle exige de l’immédiat quitte à
perdre tout discernement. Une simple lecture des propos tenus par
la candidate d’extrême-droite permet pourtant de vérifier que l’on
pouvait mettre le nom de n’importe qui à la place de celui de DSK
sans en changer une ligne. Je n’évoquerais pas les propos tenus
par Bernard Debré : totalement irrationnels, il serait hasardeux
de les lier à une quelconque stratégie politique.
Dans les jours qui ont suivi, la rumeur a enflé. Il faut
comprendre que l’on trouve l’ensemble des ingrédients qui la
compose dans l’affaire DSK :
- L’émotion, sur laquelle nous ne reviendrons pas, sauf
à dire que sans image, celle-ci aurait un impact limité.
- Le besoin de comprendre : si les actes reprochés à DSK
ont bien eu lieu, pour l’opinion, ils ne peuvent être que
l’aboutissement d’un processus commencé il y a longtemps. Ainsi,
le moindre témoignage sonne comme une « vérité », par exemple, la
multiplication des propos de femmes qui disent dans le passé avoir
reçu pour conseil d’éviter de se retrouver seule avec DSK.
Cependant, même sincères, ces témoignages sont fragiles : entre
plaisanteries et consignes formelles, il y a le même écart
qu’entre séduction et risque d’agression et ils sont exacerbés par
l’émotion.
- Le secret : « le secret confère à son détenteur une
position d’exception et opère une forme d’attraction (…) le
caractère secret, étendant son ombre sur tout ce qui est profond
et significatif, engendre cette erreur typique : le mystérieux est
important et essentiel » écrivait Georg Simmel en 1908. Ici
certains journalistes et politiciens jouent un double rôle, celui
qui leur confère du pouvoir d’influence « moi je savais » et celui
qui permet de donner du crédit à la rumeur. Ainsi les « on » se
sont multipliés, « on savait », « on pouvait s’en douter », « on
ne pouvait pas le dire » ou l’impérieux «on aurait du le dire »
cultivent dans les esprits l’existence d’un secret de famille
politico-médiatique bien gardé, sans qu’aucune preuve ne vienne
étayer ces non-dits à l’exception de la multiplication de ces
témoignages informels qui crée la préemption de culpabilité.
- L’argument d’autorité : le fait que les rumeurs soient
relayées par des personnages connus (par exemple Laurent Ruquier)
ou supposés connus et à qui on attribue une autorité naturelle,
par exemple un journaliste, vient crédibiliser une thèse plutôt
qu’une autre.
De l’image à l’imaginaire dans la
construction des analyses
La situation est complexe en raison de la proximité des
élections présidentielles, du rôle de DSK au FMI et nombre
d’analyses sont réalisées dans la hâte. Ainsi et de façon brutale,
DSK est imaginé hors des systèmes, avec un FMI dont il serait le
seul maître devenu incapable de continuer à impulser sa ligne
politique ou encore un PS devenu orphelin et en incapacité de
proposer un candidat crédible aux présidentielles de 2012. Ainsi
les aspects systémiques des organisations sont gommés au profit
d’une incarnation incandescente du FMI et du PS : l’émotion
simplifie les situations et les arguments de complexité sont
rejetés sous l’effet de la sidération, des impossibles se font
jours là où en situation calme, ils seraient largement consentis.
Les féministes vont également rebondir sur cette crise pour
dénoncer le sexisme de la société française, faisant ainsi porter
la faute des premiers commentaires oublieux de la victime sur une
culpabilité collective et culturelle des français. Cette analyse
est étayée par la pondération des commentaires en faveur de DSK et
de la présomption d’innocence au dépend de la victime présumée.
Ici aussi se construit un imaginaire fondé sur l’homme latin et
macho, le français arriéré et bestial dans la façon dont il pense
la sexualité. Il semble pourtant que nous sommes plutôt dans une
configuration qui peut rappeler le coup de tête donné par Zidane à
Materazzi lors de la finale de la coupe du monde de football en
2007 : il semblait à tous que la victime devait être coupable
d’une faute tellement ignoble que Zidane n’avait d’autre choix que
de l’agresser violement. Il en va de cette logique pour DSK. Car
Dominique Strauss-Kahn était le préféré des Français dans les
sondages, promis à un destin présidentiel, à la réputation
internationale et donc incapable d’un geste qui peut le briser
jusqu’à la fin de ses jours à moins d’y avoir été contraint par un
quelconque complot… Sans oublier que le flot des images d’un DSK
en position de faiblesse, épuisé, mal rasé ouvrait le champ de la
compassion alors que la plaignante est invisible et finalement
désincarnée et virtuelle. Il réside cependant une vraie question
qui ne tient pas du sexisme mais de la protection des puissants :
est-ce que la même chose qui se produirait en France permettrait
la mise en examen d’un personnage aussi important ? Celle-ci
mérite d’être posée, tout comme mérite d’être dénoncés les propos
de JF Kahn et de Marine Le Pen.
L’épuisement de l’émotion va permettre
l’analyse
Pendant toute la première semaine de cette crise, chacun a pu
constater que l’information tournait en une boucle folle : mêmes
images, mêmes réactions, même attentes et mêmes plaisanteries
parfois indécentes sur internet. Mais à l’exception de l’événement
déclencheur de la crise (arrestation), de l’emprisonnement de DSK
avant son inculpation, son placement en résidence et sa démission
du FMI, peu d’événements autres que prévisibles sont venus
apporter du nouveau. Ainsi, un signe de la main d’Anne Sinclair
(épouse de DSK), le petit déjeuner de DSK à la prison, le numéro
de la chambre d’hôtel, se sont mutés en informations capitales
dans des médias enclins au commentaire qui n’est ni à confondre
avec l’information, ni même avec l’analyse : même France Inter et
la pourtant expérimentée Pascale Clark ont fini par ne plus «
éditorialiser » pour demander avec insistance à l’acteur Vincent
Lindon son opinion malgré la résistance de ce dernier. Ne parlons
pas des pièges dans lesquels la presse est tombée, à l’exemple du
« frère de la victime » qui donnait des conférences de presse
largement rediffusées alors qu’il s’agissait d’un affabulateur.
Faute d’information, tout devient information, commentaires et
faits se mélangent, l’irrationnel fait figure d’événement : la
presse ne sort décidément pas grandie de cette affaire.
Et après une semaine de bouillonnement médiatique, arrive
l’épuisement, une fatigue de l’événement, un besoin d’apaisement.
Nous entrons maintenant dans une phase où la source émotionnelle
initiale s’assèche et à moins d’une nouvelle révélation rapide et
conséquente, la raison va pouvoir prendre ses droits sur l’effet
de sidération et l’émotion. Ainsi, les autres actualités vont
reprendre place pour laisser une phase de questionnement plus
profonde s’installer, la procédure judicaire dans sa marche qui ne
correspond pas au temps médiatique, aussi.
Ce déchaînement va nous paraître petit à petit étrange, la vie
va regarder ailleurs et nous rappeler que l’actualité, ça n'existe
pas en soi, que c’est chacun de nous à chaque instant dans nos
regards, nos gestes, nos mots, nos rêves, nos souffrances et nos
bonheurs. Déjà à cette heure, l’affaire DSK est en train d’être
recouverte des cendres du lointain volcan Grimsvoetn.
DH
A propos de l’auteur :
Didier Heiderich est Ingénieur CESI, président de
l’Observatoire International des Crises et fondateur du Magazine
de la Communication de Crise et Sensible. Il forme et accompagne
depuis plus de dix ans les entreprises et institutions en
situation de crise, en France et à l’étranger. Il enseigne au
niveau Master dans plusieurs grandes écoles et universités. Il a
publié de nombreux articles et a participé à de nombreux ouvrages
de référence. Son dernier livre « Plan de gestion de crise »,
Dunod, octobre 2010 http://www.didierheiderich.com
DH
A propos de l’auteur :
Didier Heiderich est Ingénieur CESI, président de
l’Observatoire International des Crises et fondateur du Magazine
de la Communication de Crise et Sensible.
Il forme et accompagne depuis plus de dix ans les entreprises et
institutions en situation de crise, en France et à l’étranger.
Il enseigne au niveau Master dans plusieurs grandes écoles et
universités. Il a publié de nombreux articles et a participé à de
nombreux ouvrages de référence. Son dernier livre « Plan de
gestion de crise », Dunod, octobre 2010
Pour en savoir plus sur l’auteur :
http://www.didierheiderich.com
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www.communication-sensible.com
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