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Dimanche 05 Février 2012  - Le Magazine de la Communication de Crise et Sensible
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accueil > Tous les articles > Article 0220
 Le rôle de l’historien face à la catastrophe

RSE, crise et communication
ISBN
2-916429-20-4

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Le rôle de l’historien face à la catastrophe

Par Thierry Portal, entretien avec François WALTER, historien.
Extrait du livre « Crises et facteur humain : les nouvelles frontières mentales des crises » – De Boeck Université, novembre 2009. 

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Remonter dans le passé peut aider à comprendre les soubassements culturels de l’idée même de catastrophe et son évolution vers l’idée du risque. Cette approche historique permet aussi d’isoler les peurs auxquelles celle-ci renvoie et explique, en grande partie, nos "civilisations du risque".

Docteur ès lettres, François WALTER est professeur à la Faculté des Lettres de l’Université de Genève. Ses recherches et ses publications portent sur les rapports au territoire (pratiques et représentations), en particulier sur l’histoire de l’environnement naturel, l’aménagement du territoire et l’histoire urbaine. Il a notamment publié, en 2004 aux éditions de l’EHESS, Les Figures paysagères de la nation : territoire et paysage en Europe (XVIe-XXe siècle) et a participé à l’Histoire de l’Europe Urbaine (Éditions du Seuil 2003, tome II) ainsi qu’à l’Histoire de l’environnement européen » (PUF 2001). Enfin, il a publié en mars 2008 l’ouvrage Catastrophes : une histoire culturelle, XVIe-XXIe siècle (Éditions du Seuil 2008).

T P – Monsieur WALTER, vous êtes historien et avez publié récemment ‘Catastrophes : une histoire culturelle, XVIe-XXIe siècle’. En tout premier lieu, j’aimerais recueillir votre avis sur le changement d’époque ouvert par le tremblement de terre de Lisbonne, survenu en novembre 1755 (quelques dix milles morts), événement qui apparaît à maints égards comme un événement fondateur dans une appréhension ‘moderne’ des risques. Quelles ont été les répercussions de cette catastrophe sur la manière d’appréhender les risques naturels ?

F W – « On a souvent remarqué, en effet, qu’au-delà de la tragédie qu’a constitué la destruction d’une grande ville – de surcroît l’une des capitales commerciales du système économique mondial –l’événement a engendré un véritable séisme philosophique. Il a ébranlé considérablement les certitudes de tous ceux, majoritaires parmi les scientifiques, qui considéraient la création comme un ensemble cohérent où tout avait une fonction dans une belle harmonie d’ensemble, y compris les évènements catastrophiques. De fait, le débat sur Lisbonne montre la complexité de la question du mal et du sens des calamités. On en vient à admettre, à la suite de ROUSSEAU, que le mal physique est inhérent au fonctionnement du monde alors que le mal moral a toujours son origine chez l’homme. Cette distinction est fondamentale car elle débouche sur l’évidence de la responsabilité de l’homme. Avec la pensée des Lumières, l’homme plus que jamais est seul face à son histoire, totalement responsable de prendre en main son destin pour le meilleur ou pour le pire ».

T P - En quoi ce type de considérations historiques peut-il nous aider à la compréhension de la culture actuelle de la catastrophe ? Ce qui revient à se poser la question des attentes que la société civile manifeste envers les historiens…

F W – « Cela est flagrant dans l’étude des risques et des catastrophes. La plupart des diagnostics qui servent à définir l’état alarmant de la planète reposent sur des mesures dont la mise en série révèle un trend gravissime. Pour affiner l’analyse, une remontée dans le temps est hautement souhaitable. Dans certains cas, les historiens peuvent donner des pistes, indirectes bien sûr mais néanmoins utiles (relevés météorologiques anciens ; occurrences d’événements paroxysmiques ; niveaux des crues). De fait, les collectivités publiques attendent uniquement de l’historien qu’il fournisse des données, étant entendu que l’analyse serait ensuite proposée par les spécialistes des sciences de la nature . Il importe de réagir contre cette manière d’instrumentaliser l’histoire. Nous revendiquons une historicité fondamentale et constitutive des processus quels qu’ils soient. Cela signifie que la mise en batterie de données n’est pas une opération neutre mais que la transformation de faits en événements relève de choix complexes et repose sur des hypothèses qu’on ne peut pas réduire à un jeu à somme nulle ».

T P - Quel est alors l’intérêt d’une réflexion sur la longue durée et comment peut-on éviter les partitions chronologiques simplistes ?

F W – « La dimension culturelle de l’analyse des risques et des catastrophes me semble essentielle. Il faut bien distinguer ici la culture du risque de l’histoire culturelle.

Par la première, on entend l’ensemble des pratiques de gestion des risques (des mesures de prévention jusqu’à la reconstruction) . La seconde s’intéresse plus aux perceptions, aux savoirs et aux comportements de la société face aux risques environnementaux ainsi qu’aux différenciations sociales et territoriales qui caractérisent leur actualisation au moment d’une crise. C’est ici que l’histoire apporte sa compétence, pour expliquer comment les sociétés du passé, elles-mêmes multiples et changeantes, représentent et se représentent l’extériorité, symboliquement par des valeurs, spirituellement par des systèmes de croyances, intellectuellement par des constructions d’idées et pragmatiquement en mobilisant des techniques et des savoir-faire, le tout traduit par des images, des textes et des pratiques.

En outre, le passé (ou le temps historique) ne peut jamais se réduire à de la chronologie linéaire. Il faut tenir compte de ce que nous appelons les durées ou les temporalités. Tout phénomène historique a une durée qui lui est spécifique, ce qui signifie que, dans le domaine qui nous intéresse ici, les représentations qu’on se donne d’un risque ont elles-mêmes une temporalité plus ou moins longue et plus ou moins rapide. Ainsi, il serait simpliste de vouloir distinguer des grandes périodes dans l’histoire où se succéderaient, mécaniquement, un temps où les hommes étaient démunis face aux calamités qu’ils interprétaient comme des punitions divines et un temps où, instruits par la science et la raison, les sociétés sauraient expliquer les événements, évaluer les parades et mettre en œuvre une gestion volontaire, rationnelle et concertée.

L’histoire démontre au contraire que les sociétés mobilisent diverses configurations explicatives en fonction des contextes et des enjeux sociaux. De nos jours, la dimension rétributive de la catastrophe n’a pas disparu, même si on est capable de mieux comprendre le fonctionnement des grands cycles biologiques et géophysiques. L’analyse mathématique du risque ne remplace pas son appréciation symbolique, voire esthétique. La dimension spirituelle de la quête du sens n’est en rien reléguée par la prétention scientifique et désenchantée du rapport au monde de nos contemporains ».

T P - Les peurs et les angoisses ont-elles une histoire ? Peut-on dire que chaque époque se fabrique ses peurs ?

F W – « Il y a sans doute des tendances lourdes qui oscillent entre la crainte de la vengeance divine et l’insouciance face au devenir ! Mais au-delà de ces attitudes stéréotypées, il y a des peurs très ciblées associées à des contextes historiques bien précis. Certaines conjonctures sont propices à la phobie des épidémies ou des maladies transmissibles, nous en connaissons de récentes. Les signes visibles dans le ciel ont toujours alimenté les climats anxiogènes, tels le passage de la grande comète dite de Halley, provoquant des paniques encore en 1910.

Périodiquement, les grandes phobies eschatologiques animent le cours de l’histoire, aux XVe-XVIe siècles, puis au tournant des millésimes de siècles, comme pour l’an 2000. Au XXe siècle, l’angoisse des deux guerres mondiales a éclipsé toutes les autres peurs, les condensant en quelque sorte sur le constat que l’homme lui-même était capable de déclencher l’apocalypse et de s’autodétruire. C’est un seuil dans l’échelle des craintes collectives. Jusqu’alors, les dangers étaient toujours ciblés et circonscrits géographiquement : une catastrophe naturelle touchait une région, une ville ; il était possible de désigner le responsable, au besoin de le stigmatiser dans des catégories désignées comme indésirables (les sorcières, les étrangers, les vagabonds, les juifs considérés comme les vecteurs des épidémies). Désormais, depuis Hiroshima, le danger est diffus et tout peut disparaître dans un cataclysme nucléaire (un holocide). Ce sentiment de peur globale est constitutif de notre époque. Nous sommes une « société du risque » , que menacent globalement les virus émergents, le terrorisme susceptible de frapper partout, en attendant la catastrophe climatique annoncée, dont tout le monde parle mais dont le ‘management’ dépasse le rayon d’action du simple citoyen.

Et bien sûr, la « crise » économique et financière dans laquelle nous nous enfonçons depuis l’automne 2008 ».

Thierry PORTAL – Extrait du livre « Crises et facteur humain : les nouvelles frontières mentales des crises » – De Boeck Université, novembre 2009. Au travers d’une série d’entretiens menés en 2008/2009 auprès d’une vingtaine de personnalités reconnues dans le domaine des crises (chercheurs de renommées nationale et internationale ; praticiens réputés), le propos de l’ouvrage est de montrer la multiplicité des crises sous l’angle de l’approche purement psychologique (Préface de Patrick LAGADEC, Dir. de recherches à l’école polytechnique).

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