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La veine des ouvrages consacrés à la gestion et à la
communication de crise semble se tarir un peu et depuis le début
de l’année 2006 nous n’avons pas recensé de livre nouveau et
spécifique sur ces thèmes.
A contrario, et comme nous l’avions déjà observé dans un
précédent article sur ce site («
Le livre et la crise ») les ouvrages destinés à attaquer une
entreprise ou un secteur d’activité n’ont jamais été aussi
importants et toutes les grandes entreprises semblent désormais
susceptibles de subir leur ouvrage censé révéler « l’abjecte
machination », « l’odieuse imposture » ou « les terribles secrets
de l’entreprise X ».
C’est l’occasion d’ouvrir un peu le champ de nos recensions au
travers d’essais, d’analyses et de réflexions sur nos sociétés.
•
Richard Sennet,
La culture du nouveau capitalisme, Albin
Michel, mars 2006, 158 pages, 16 €
Professeur de sociologie à la London School of Economics,
Richard Sennet nous avait passionné par son livre Les tyrannies de
l’intimité, (Seuil, 1979) qui fut un déclencheur de nos propres
recherches sur La transparence en trompe-l’œil. Son dernier livre
est plus global et sans doute moins percutant. Il contient
toutefois d’intéressantes réflexions sur les conséquences humaines
des mutations professionnelles et la difficulté de saisir les
finalités des actions engagées. On retient une bonne analyse de
l’importance – trop négligée – des réseaux informels et des
facteurs psychologiques de résistance à la crise au sein des
organisations au profit d’une excessive formalisation des
procédures.
• Gilles Lipovetsky,
Le bonheur paradoxal. Essai sur la société
d’hyperconsommation, Gallimard, mars 2006, 378 pages, 21 €
Une analyse de l’extension de la marchandisation de toutes les
activités humaines et de l’entrée dans un monde où notre
consommation s’effectue moins pour prouver notre statut que pour
des motivations intériorisées : « La consommation « pour soi » a
supplanté la consommation « pour l’autre » en phase avec
l’irrésistible mouvement d’individualisation des attentes, des
goûts et des comportements. » Nous ne consommons plus pour
traduire une reconnaissance sociale mais pour le simple plaisir
narcissique de notre image.
Gilles Lipovetsky note que cette hyperconsommation s’effectue
avec un sentiment omniprésent du danger et du risque. Tout peut
être perçu comme menaçant et accroître nos anxiétés. Le
turbo-consommateur accroît ses achats par impulsion, modifie sans
cesse ses préférences « dévoré qu’il est par le temps compressé de
l’immédiateté et de l’urgence. »
• Rony Brauman,
Penser dans l’urgence. Parcours critique d’un humanitaire, Seuil, mars 2006, 268 pages, 21 €
Un bijou de finesse sur le rôle des ONG, leur médiatisation,
dérives et relations avec les politiques. Les crises à caractère
humanitaire sont au cœur des réflexions.
• Jean-Jacques Boutaud (sous la direction de) « Transparence et
communication », Revue Médiation et Information n° 22, Editions de
l’Harmattan, 2005, 182 pages, 18 €
Sur un thème central de la communication des organisations,
cette revue recueille des articles d’inégal intérêt pour le
professionnel de la communication. On apprécie particulièrement
l’entretien entre Daniel Bougnoux et Serge Tisseron et celui de
Jacques Walter sur les mondes professionnels de la communication
au regard de la transparence.
• Fondation Jean Jaurès,
Agir face aux crises, Katrina, grippe aviaire, tsunami,… Plon, mars 2006, 112 pages, 10 €
Une étude des crises centrée sur le rôle de l’Etat et les
crises à dimension internationale comme l’Afghanistan ou
l’Argentine. Les rôles de l’Union Européenne et des Nations Unies
y sont questionnés. Si l’analyse des impacts de l’ouragan Katrina
est pertinente, l’ensemble est souvent un peu épars et les
recommandations finales apparaissent un peu abstraites.
• Jean–Marc Decaudin et Jacques Igalens,
La communication interne, Dunod, mai 2006, 192 pages, 22,80 €
Un bon ouvrage de communication interne conciliant bien la
réflexion sur la pratique du métier et le côté « manuel pratique
». Si la communication interne de crise est absente du livre,
celui-ci contient d’intéressantes analyses de contexte sensible à
l’exemple de la communication interne lors d’une fusion, d’un
changement de dirigeant ou à l’occasion d’une modification majeure
de l’organisation interne. Nous avons apprécié également les
passages consacrés aux risques de la communication interne en
matière de développement durable.
• Bruno Cohen–Bacrie,
Communiquer efficacement sur le développement durable, Démos, avril 2006, 134 pages, 28 €
Alors que le thème avait été bizarrement délaissé depuis le
milieu des années 90, le sujet communication et développement
durable commence à faire l’objet de nombreuses publications.
Celle–ci nous a agréablement surpris. C’est toujours clair,
argumenté, étayé de nombreux exemples. On regrette parfois la
place trop importante accordée aux interviews et surtout le titre
un peu trompeur puisque cet ouvrage ne concerne quasi
exclusivement que la communication des collectivités
territoriales.
• Michel Richard,
La république compassionnelle, Grasset, mars
2006, 122 pages, 9 €
Petit livre au vitriol dénonçant la « république victimaire et
lacrymale » où chaque crise donne désormais lieu à une surenchère
de déclarations émotionnelles de mobilisation et de solidarité.
Gouverner, ce n’est plus seulement prévoir, c’est compatir et
chaque ministre se doit d’être disponible et de trouver les mots
justes pour les victimes. L’auteur note que la compassion est
souvent inversement proportionnelle à la part de responsabilité et
qu’il est difficile de déterminer si le surcoût compassionnel est
d’origine sociale ou politique : la culture victimaire est-elle
ancrée dans nos représentations culturelles ou est-ce un artifice
politique destiné à mieux masquer l’inertie de l’Etat : « Les
premiers trouveraient chez les seconds le répondant voulu, le
réconfort attendu tandis que les seconds s’achèteraient à bon prix
une réputation d’humanité, marchandant leur émotion, exposant leur
sensibilité pour mieux paraître bons ? » Mais, tout ceci ne serait
que du registre de l’image et l’Etat « compatit mais ne traite
pas, accompagne mais ne soigne pas ». Une analyse des déclarations
des hommes politiques au moment de l’Erika ou des incendies de
logements sociaux offre à l’auteur des formules cinglantes : « les
bons sentiments ou les fortes indignations tiennent ainsi lieu de
politique ». Un livre utile au moment où le pardon et l’émotion
sont érigés en règles d’or de la communication de crise.
• Claire Artufel et Marlène Duroux,
Nicolas Sarkozy et la communication, Editions Pepper, mars 2006, 254 pages, 17 €
Un livre très documenté et qui réussit parfaitement à concilier
l’étude du phénomène et la mise en perspective au regard de la
sociologie politique. Les auteurs démontrent le professionnalisme
qui repose sur une occupation maximale du terrain médiatique et
une volonté de contrebalancer cette image par une présence
physique et un engagement personnel afin d’être en proximité avec
ses publics. Dès la deuxième page, un de ses responsables de
communication déclare : « Quand on occupe un poste comme le mien,
la communication de crise, c’est tous les jours ». Sur le même
sujet, le dernier numéro de la revue Médiatique éditée par le
département de communication de l’Université de Louvain-la-Neuve
propose trois excellents articles sur le cas Sarkozy : « Action
politique ou occupation de l’espace médiatique ? ».
• Jean-Pierre Dupuy,
Retour de Tchernobyl - Journal d’un homme en colère, Seuil, avril 2006, 180 pages, 9 €
Une réflexion forte et intelligente sur Tchernobyl, ses causes
et l’opacité de ses conséquences. Un livre parfois contestable : «
Je soutiens qu’au passif de la catastrophe, il faut également
compter les millions de morts contrefactuels, ceux qui seraient
morts, …, », « « une réforme souhaitable de l’expertise devant
imposer à tout candidat expert l’obligation d’acquérir une solide
formation philosophique de base », souvent désabusé et l’auteur
poursuit sa critique du principe de précaution déjà présent dans
son ouvrage phare Pour un catastrophisme éclairé. Selon lui, ce
n’est pas l’incertitude qui nous empêcherait d’agir face aux
menaces, mais un mal systémique de myopie et d’égoïsme et : « Les
plus grandes menaces viennent aujourd’hui moins des méchants que
des industriels du bien ».
• Corey Robin,
La peur, histoire d’une idée politique, Armand
Colin, avril 2006, 364 pages
Un superbe travail d’historien des idées qui offre une visite
chez Hobbes, Montesquieu, Tocqueville et leur conception de la
peur dans l’espace politique. L’auteur s’attarde sur Hannah Arendt
qui nous rappelle que « les atrocités du 20ème siècle ont trouvé
leur origine dans les considérations les plus terre à terre et les
institutions qui nous sont les plus familières : le carriérisme et
le lieu de travail ». Corey Robin, enseignant en sciences
politiques à New York dénonce surtout l’utilisation politique de
la peur, notamment aux Etats-Unis depuis le 11 septembre, et
dénonce la croyance qu’elle serait nécessaire à la cohésion du
corps social, que ce soit au niveau de l’Etat ou du management des
entreprises.
• Michel Berry, Management de l’extrême, Editions Autrement, 2
tomes, mai 2006, 196 et 173 pages, 19 € le tome
Présentation sous forme de témoignages de situations difficiles
pour les managers dont trois sur une quinzaine traitent
directement de situations de crise, celle de Vilvoorde pour
Renault en 1997, celle d’EDF lors de la tempête de 1999 et celle
des peurs alimentaires et son traitement par le groupe Danone.
Thierry Libaert.
Magazine de la communication de crise et sensible.
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