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17 octobre 2005 : un communiqué de presse du ministère de la
Défense annonce la suspension de responsables militaires dont
l’ancien commandant de l’opération Licorne. « Des manquements
graves à la loi, aux règlements militaires et aux ordres » sont
apparus dans le cadre de l’enquête portant sur des faits s’étant
déroulés au mois de mai 2005 en Côte d’Ivoire. Des doutes existent
sur les « circonstances particulières dans lesquelles serait
survenu le décès d’un ivoirien appréhendé par des militaires
français après avoir commis à plusieurs reprises des crimes sur
les populations civiles dans la zone de confiance ».
1er février 2006 : Un article du Figaro souligne la parution
courant décembre 2005 d’un texte dans le Bulletin officiel des
armées précisant que « le subordonné doit refuser d’exécuter un
ordre prescrivant d’accomplir un ordre manifestement illégal ». A
cette occasion, le ministère de la Défense précise que la
rédaction de cette modification du « règlement de discipline
général » des armées était bien antérieure (septembre 2005) à
l’affaire Mahé rendu publique courant octobre.
Ces deux dates balisent provisoirement l’affaire Poncet-Mahé.
Provisoirement puisque l’instruction est toujours en cours et
parce qu’il reste de nombreuses interrogations sur la période de
silence entre les faits commis en Côte d’Ivoire le 13 mai 2005 et
le communiqué de presse du ministère du 17 octobre.
Il n’est donc pas question ici de commenter sur le fond cette
affaire mais de s’intéresser très concrètement à la gestion de la
communication de cette crise d’une rare amplitude dans un
ministère généralement policé.
Ouverture, « l’air de la transparence ».
Le ministère de la défense se saisit de la communication après
une enquête interne (dite enquête de commandement) et à la demande
du commandement de l’armée de terre. Afin d’éviter de rattraper a
posteriori les éventuels dérapages médiatiques et la diffusion de
l’information par le Canard enchaîné, le ministère juge nécessaire
qu’il lui faut communiquer en premier afin de conserver la main
sur la gestion de la crise. Au demeurant, le fait de se saisir de
cette opportunité devient, dès le 19 octobre, un argument
illustrant la volonté de transparence affichée du ministère : «
Quelle serait notre crédibilité lorsque nous défendons nos
militaires contre des accusations mensongères si, lorsqu’il
apparaît qu’il y a des comportements non conformes au droit ou à
nos traditions, nous n’avions pas le courage de prendre des
mesures et de le faire publiquement ? » . Communiquer en premier,
c’est également pour le ministère annoncer et justifier les
sanctions lourdes qui seront prises à l’encontre des militaires
impliqués. Parler en premier c’est ne pas « ramer » à
contre-courant pour développer des explications multiples de
justifications ultérieures. Il est vrai que la transparence est
devenue depuis la professionnalisation des armées un enjeu majeur.
Les armées professionnelles ont une propension naturelle à se
refermer sur elle-même et à gommer le lien traditionnel qui les
unissait avec la nation via le service national. D’autant que sur
un théâtre opérations extérieures comme la Côte d’Ivoire,
l’éloignement géographique conjugué aux imbroglios
politico-militaires ne facilitent ni la compréhension de
l’institution militaire ni ses missions. « Il faut communiquer !
», répète le ministère comme un refrain incantatoire à ses troupes
mais avec les limites imposées par l’exercice. Dire, raconter,
montrer, démontrer tout en restant dans les limites étroites
fixées par l’expression des militaires.
Adagio, « la gravité ».
Le discours officiel se porte donc dans un premier temps sur
la nature des mesures infligées aux différents échelons
hiérarchiques et sur leurs raisons. Les suspensions d’un général
quatre étoiles et d’un colonel sont rarissimes et il faut
expliquer de manière très pédagogique le sens de celles-ci. En
effet, comment dans une institution fondée sur la discipline, sur
l’honnêteté, sur le sens du devoir, le mensonge serait-il toléré ?
« On n’informe pas, on crée une autre explication, on couvre ! » ,
précise le porte-parole du ministère. Ce qui est en jeu dans cette
« condamnation » ce sont des fondamentaux comme l’usage de la
force raisonnée, comme l’esprit de discipline, comme le pouvoir du
chef. Freud aurait sans doute dit qu’en condamnant le chef on
tuait le père une nouvelle fois. C’est un peu ce qu’ont vécu
beaucoup de militaires pour qui le chef militaire détient le
pouvoir, le charisme qui fédère dans toutes les situations et qui
se retrouvent comme orphelins. On comprend par exemple la terrible
déception des chasseurs alpins de Chambéry qui « ont pris
l’affaire en pleine figure » .
Marche, « resserrons les rangs ! »
Le commandement de l’armée de terre sent que la désunion
guette les rangs de l’armée de Terre. Les faits sont graves, la
situation difficile à gérer. Il faut communiquer en interne,
rassurer, expliquer. Une tournée des régiments concernés par les
faits est organisée. Le Chef d’état-major de l’armée de Terre se
rend le 20 octobre à Varces, Chambéry et Gap, trois garnisons dont
les troupes étaient engagées en Côte d’Ivoire au moment des faits.
« Serrons les rangs ! Maintenons le caractère exemplaire de notre
comportement. Je sais pouvoir compter sur vous. Je vous fais
confiance ! » lance-t-il à une armée de Terre et à des chasseurs
alpins pétrifiés par les informations reprises dans tous les
médias et qui mettent en cause, directement ou non, le sens de
l’autorité, le poids du chef dans la décision de faire ou non
l’usage de la force. Le renforcement et le maintien de la cohésion
sont par ailleurs des leitmotivs repris dans tous les discours
officiels pendant toute la phase de crise aiguë.
Sarabande, « le désordre ».
En voulant communiquer clairement et rapidement, le ministère
souhaitait désamorcer en partie un dossier déjà difficile et
tendu. En effet, s’inscrivant dans le cadre de l’opération
Licorne, cette affaire risquait de nuire encore un peu plus aux
relations franco-ivoiriennes. Communiquer vite, c’était montrer
ses bonnes intentions dans un dossier ivoirien déjà lourdement
chargé d’incompréhensions et de tensions, de faits divers
sinistres (cambriolage d’une banque par des militaires, meurtre
d’un jardinier ivoirien…). Tout au long de la crise, des
références à la nature et à la complexité de l’affaire ivoirienne
sont évoquées dans les commentaires comme s’il y avait là un début
d’explication, voire de « justification » aux errements des
comportements. Mais l’étude des médias de l’époque montre qu’un
glissement progressif se produit dès le 19 octobre. En effet, la
personnalité du général Poncet est analysée et l’objet même des
décisions administratives passe progressivement à l’arrière plan.
Personnage contestable pour les uns , chef adulé pour les autres,
affaire « prévisible » ou « surprenante », les décisions ne
laissent pas indifférentes la communauté militaire. Certains
commentateurs n’hésitent pas à parler d’une nouvelle affaire
Dreyfus qui diviserait durablement les cadres . Témoignages,
aveux, confidences, les langues se délient et les médias préfèrent
s’intéresser à ce chef militaire qu’aux arguties administratives.
Variations, « les déchirures »
La crise prend alors une nouvelle tournure et le mot très lourd de
sens de « bavure » fait son apparition. Alors que le ministère
pensait tenir les rênes de sa communication, les faits
progressivement mis à jour (révélation des circonstances du décès
de l’ivoirien par étouffement avec un sac plastique , mensonges
par omission et vérités cachées au commandement militaire) créent
un emballement de la crise qui se porte même sur le plan politique
. Comme une tâche qui se développerait et prendrait inexorablement
de l’ampleur, la crise ouvre de nouveaux fronts : les députés
socialistes à l’Assemblée nationale réclame la création une
commission d’enquête parlementaire , le ministère de la défense
met en cause le rapport d’Amnesty International qui accuse l’armée
française d’avoir fait « un usage excessif et disproportionné de
la force » à Abidjan en novembre 2004. Sur le plan interne une
nouvelle fois, les dommages collatéraux de cette crise sont les
plus perceptibles. On assiste en effet au retour traditionnel de
la défiance des militaires par rapport aux politiques avec le
sentiment diffus qu’ils ne sont jamais vraiment compris dans
l’accomplissement difficile de leurs missions et que l’armée se
sent lâchée par la classe politique pourtant « responsable de la
situation pourrie en Côte d’Ivoire » . On voit également
apparaître des « règlements de compte » au sein même de l’armée de
Terre, de la concurrence entre différentes armes (chasseurs alpins
contre parachutistes) , «les baroudeurs » contre les « modernes »
.
Sonnerie, « les sanctions ».
Elles tombent le 2 novembre 2005. Le ministre de la défense
inflige des blâmes au général Poncet et à son adjoint de l’époque
pour avoir délibérément omis de rendre compte de faits graves
survenus sur le théâtre d’opérations dont ils avaient la
responsabilité. Et sans préjuger des poursuites pénales. Les deux
officiers généraux sont mutés. Les autres cadres impliqués sont
renvoyés devant un conseil d’enquête. Ces sanctions créent un
nouveau séisme , une nouvelle réplique avec le même cortège de
commentaires, d’acrimonies réveillées contre les uns ou les
autres. Le malaise augmente avec la médiatisation des sanctions
infligées et l’armée est sous le choc . Le discours officiel se
veut désormais apaisant, voire rassurant. Les sanctions,
l’affaire, les responsabilités ne doivent pas ternir les missions
accomplies dans des circonstances exceptionnellement difficiles,
elles ne remettent pas en cause la qualité des personnels ni que
le « travail des troupes soit sali » .
Interlude, « les banlieues ».
L’actualité sauve provisoirement la communication sur l’affaire «
Poncet-Mahé ». Les banlieues s’enflamment le 27 octobre et
jusqu’au 12 novembre la France regarde brûler voitures et
périphéries des villes. L’affaire passe au second plan et aux
réactions épidermiques succèdent les articles d’investigations .
Le fond prend le pas sur la forme.
Toccata, « l’éthique ».
Il faut sortir de la crise et des tourments générés. Le temps
de la réflexion et des leçons à tirer s’impose. Fondamentalement
l’affaire pose la question de la responsabilité du chef face à des
choix tactiques qui peuvent le dépasser. Il est donc plus que
jamais nécessaire de rappeler les fondamentaux qui doivent animer
chacun des militaires engagés dans des opérations à risque. C’est
le rappel à l’éthique, le rappel au droit des conflits, le rappel
que « l’efficacité tactique ne devra jamais primer sur la morale.
L’éthique n’est pas une variable d’ajustement. » Hasard du
calendrier, la 1ère conférence d’éthique militaire, programmée
depuis des mois, s’ouvre le 24 novembre 2005 à Saint-Cyr
Coëtquidan. Le ministre rappelle que « la transparence,
l’unanimité de la haute hiérarchie militaire, ont démontré que
l’armée ne transige pas avec ses valeurs. Que son éthique n’est
pas à géométrie variable, mais bien la pierre angulaire de la
conscience du soldat, et de son action » . Il convient désormais
aux armées de cicatriser les plaies…
Pour conclure, la crise « Poncet-Mahé » n’échappe pas aux
règles déjà analysées dans d’autres crises, que celles-ci touchent
les entreprises ou les institutions. Nous pouvons néanmoins
retenir cinq leçons :
1. La décision de communiquer en premier et en transparence est
un facteur de maîtrise de la situation. Mais une maîtrise
provisoire puisque les répliques sont toujours possibles.
L’anticipation de celles-ci est alors primordiale.
2. La gestion de la communication en interne est déterminante
pour rassurer et rassembler les opinions puisque chaque membre
d’une communauté est un « vecteur » de communication dans son
propre entourage. Il en va de la survie de l’organisation.
3. Les prises de parole et les commentaires périphériques
parasitent systématiquement le discours officiel et sont
inévitables. Experts, anonymes, acteurs, tout le monde a quelque
chose à dire de plus ou moins pertinent et utile.
4. Une information en chassant une autre, il faut profiter de
la baisse de pression pour tenter de sortir de la crise et trouver
le discours ad hoc.
5. Le retour aux fondamentaux, le discours sur les valeurs et
sur le cœur de métier sont à rappeler obligatoirement comme une
rengaine en sortie de crise pour fédérer les énergies et éviter la
débandade.
Georges Peillon
Chargé de communication depuis quinze ans au profit du
Ministère de la défense, Georges Peillon est officier supérieur de
l'armée de Terre. Il a tenu notamment des postes opérationnels en
communication de crise et en situation d'urgence (Afghanistan,
Kosovo, Bosnie, Côte d'Ivoire). Il développe aujourd'hui une
activité de conseil et de formation en communication globale au
profit des institutions et des entreprises.
Georges Peillon est également écrivain. Il a publié les
Larmes du Kosovo (Le Cerf 2002), Dépêches de Kaboul (2004), Ivoire
Nue (2005). Son prochain livre, "Les guerres justes" (Jacob-Duvernet)
sortira en juin prochain.
Georges Peillon : 06.72.93.36.93 - georgespeillon@hotmail.com
Article publié dans le Magazine de la communication de crise et
sensible vol. 11
(c) Tous droits réservés par les auteurs
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