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L’agression extérieure constitue une
composante normale de la vie d’une entreprise. Tout chef
d’entreprise devrait être capable de maîtriser une
déstabilisation. C’est l’absence de traitement de l’élément
déclencheur qui génère la crise. Les premiers responsables de la
crise sont les chefs d’entreprises. Récemment, plusieurs
entreprises ont été mises en cause : Altran, pour doutes sur sa
solidité financière ; Metaleurop SA et Glencore, vedettes
médiatiques de la voyoutocratie patronale ; Gemplus soupçonné
d’être un cheval de Troie de la CIA ; Buffalo Grill accusé
d’atteinte à la santé humaine ; le gouvernement qui plonge dans
les indicateurs d’opinion pour cause de vacances estivales.
Dans tous ces cas, l’absence de culture de
crise de l’entreprise n’a pas permis d’activer l’effet levier qui
aurait inversé la situation. La tentation de l’isolement, doublé
de l’absence d’une organisation adaptée, déclenchent les fantasmes
médiatiques et la chute de l’entreprise.
L’entreprise dresse une muraille de Chine
En 2002, Altran fait l’objet d’un article dans
le Monde, mettant l’entreprise en cause. Celle-ci ne réagit pas.
L’effet boule de neige décuple les accusations. L’entreprise se
retranche dans son splendide isolement. Le cours de bourse
s’effondre de 90%. Cette entreprise, fleuron de créativité, leader
mondial, n’a absolument pas assumé son rôle de leader, en se
réfugiant dans une attitude auto-centrée.
Début 2003, Metaleurop SA annonce le lâchage
financier de sa filiale Metaleurop Nord. Glencore, actionnaire
principal, est gravement mis en cause. Ni Glencore, ni Metaleurop
SA ne prendront position vis à vis de médias et des autorités. Le
cours de bourse est divisé par 10, avant le dépôt de bilan.
En début 2003, Buffalo Grill se trouve sous le
feu croisé des médias et des autorités, accusé d’atteinte à la
santé humaine. L’entreprise nie en bloc et prétend être l’objet
d’une attaque inique. Les ventes chutent de 25%. Le cours de
bourse est divisé par 3 et, à ce jour, a perdu 30 % de sa valeur.
Buffalo Grill ne traitera jamais le fond de l’affaire,
l’accusation d’atteinte à la santé.
Janvier 2004, Adecco se trouve mis en cause par
la presse mondiale, soupçonné de manipulations comptables.
L’entreprise se retranche derrière le parapluie des interdictions
d’avocats pour invoquer des réglementations boursières. Le cours
de bourse re-cule de 35 % en quelques jours.
Les dirigeants esquivent la réalité
Pour toutes ces sociétés, il est frappant de
constater que le management continue de fonctionner au quotidien.
Les réunions s’enchaînent pour analyser la situation. Ou alors les
dirigeants décident seuls dans le secret de leur bureau. Les
sollicitations de la presse sont rejetées. Les journalistes qui se
présentent aux bureaux d’Altran sont renvoyés sans être reçus.
Ceux qui appellent Metaleurop se voient opposer une fin de
non-recevoir.
A une situation exceptionnelle, l’entreprise oppose sa logique
du quotidien. L’urgence ne la concerne pas.
Aucune de ces entreprises n’a mis en place une
organisation essentielle : la cellule de crise. Quand il faudrait
enchaîner rapidement les réflexes programmés, les dirigeants
opposent le retrait. Le président d’Altran déclare "qu’il doit
s’informer davantage". Comme le Président d’Adecco qui oppose un
“nous ne pouvons pas parler” Il est bien évident qu’aucun
responsable ne connaît immédiatement toutes les réponses aux
questions. Mais il est impératif qu’un porte parole intervienne en
quelques dizaines de minutes.
Tout comme le message doit être centré sur le
vrai sujet. La tentation est grande d’esquiver les
responsabilités. Altran a accusé des déstabilisateurs. Adecco a
licencié un dirigeant. Buffalo Grill a accusé des salariés
d’indélicatesse, puis s’est lancé dans une surréaliste campagne de
publicité, totalement hors sujet.
En situation de crise, un dirigeant qui ne
s’affiche pas comme leader incontestable ne fait que renforcer
l’impression négative perçue par les journalistes. Comment faire
confiance à des dirigeants chèrement payés qui se dérobent face à
l’opinion et qui reportent la déstabilisation sur des tiers au
moment le plus crucial.
En situation de crise, les journalistes
affluent par dizaines, les clients s’inquiètent, les salariés
doutent, les analystes financiers interrogent, l’administration
frissonne. Le rythme de la vie de l’entreprise accuse en quelques
minutes une accélération d’avion de chasse, avec une floraison de
sollicitations, en particuliers des médias.
En refusant de recevoir la presse, donc de
s’expliquer aux yeux de l’opinion publique, l’entreprise s’attire
l’opprobre. C’est ce qui est arrivé à Altran, Gemplus, Metaleurop
et Adecco. Les chefs d’entreprises doivent admettre, contrairement
aux recommandations des avocats qui prônent le silence, qu’en
situation de crise, celui qui prend l’initiative de communiquer et
s’ouvre largement à l’extérieur, garde toujours l’avantage.
Les phantasmes remplacent la réalité
La presse a horreur du vide. Quand les
entreprises se taisent, les journalistes doivent produire de la
copie. Des phantasmes stéréotypés éclosent. Buffalo Grill a vendu
de la viande contaminée. Ses avocats, sans aucune expérience de
l’interview, s’indignent devant les caméras. Des employés accusent
d’importations illicites. Réalité scientifique : les restaurants
ne vendent que du steak, qui ne peut être porteur du prion, même
venant d’un animal contaminé.
Metaleurop et Glencore sont mis au ban de la
société économique. Des patrons voyous effectuent un casse social.
L’actionnaire a pillé l’entreprise et sa filiale du Nord. Réalité
: la filiale nord a ruiné le groupe. L’actionnaire majoritaire a
soutenu la filiale et la maison mère au-delà du raisonnable. Ni le
management de Metaleurop ni celui de Glencore n’avaient eu le
courage d’adopter la seule solution réaliste : fermer, il y a 10
ans, une usine du 19è siècle
La direction d’Altran invoque une
déstabilisation par des agressions extérieures. Un grand quotidien
serait téléguidé. La CIA s’en prend à un fleuron de la technologie
nationale. Interrogations : la CIA est-elle d’une telle
maladresse. Qui peut imaginer que l’agence de renseignements s’y
prendrait aussi maladroitement pour prendre le contrôle d’une
entreprise. D’autant que malgré un effondrement de 90% de valeur
boursière, aucun fond vautour -pas même celui de la CIA- n’a lancé
d’OPA.
Adecco se voit accuser des pires malversations
comptables. La Suisse va connaître son scandale financier
planétaire. Pari : la montagne médiatique accouchera d’une souris.
Les enjeux pour surmonter la crise
Un véritable “soap opera” se développe quand
l’entreprise se retranche derrière sa muraille de Chine, en
rupture totale avec la réalité. Quand le tam tam médiatique se
déchaîne l’entreprise doit en adopter la mesure.
Plus l’entreprise se retranche derrière ses
fortifications, plus les médias supputent, supposent et
surenchérissent. Des faits qui n’auraient dû être que des
anecdotes pour Buf-falo Grill, Altran ou Adecco, ont pris des
dimensions de cataclysmes.
Lorsque surgit l’incident, l’entreprise se
trouve face à une alternative. Soit elle refuse le défi de
l’opinion publique, soit elle le relève. Dans le premier cas, le
simple coup de vent va devenir tornade puis ouragan médiatique.
Relever le défi passe par l’organisation d’une
cellule de crise et un fonctionnement qui répond à la cadence
d’une salle de rédaction, afin de diffuser une information
permanente auprès des opinions publiques. Le gouvernement Raffarin
aurait échappé à l’effet canicule s’il avait installé une
organisation de ce type.
Les entreprises qui ont adopté ce dispositif
échappent à la crise car l’incident de départ ou la situation
explosive sont jugulées ou atténués dès leur amorce. Ceci impose
d’avoir envisagé la crise de manière préventive, d’avoir élaboré
des scénarios et d’avoir pratiqué des simulations de crise
En situation de crise l’entreprise doit adopter
un fonctionnement extraordinaire. Seule, la cellule de crise, une
organisation spécifique offrant la capacité de produire des
décisions en temps réel, de manière réflexe, permet d’affronter
une situation extra quotidienne.
* Pascal Ragot est un spécialiste de la
gestion de crise et de mediatraining avec plus de 20 ans
d'expérience, acquise principalement au sein de grands groupes de
communication. Ses récentes interventions ont été réalisées au
profit de : L'Autorité de Sureté Nucléaire, Pionner, Whirlpool, La
Fondation Orphelins Apprentis d'Auteuil, Metaleurop.
Contact :
pascalragot@wanadoo.fr
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